Revue d’histoire intellectuelle

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Bernard Duchatelet, Romain Rolland tel qu’en lui-même

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Bernard Duchatelet, Romain Rolland tel qu’en lui-même
Paris, Albin Michel, 2002, 447 p.

LAURENT (Sébastien)

Il faut se réjouir de la publication de cette biographie de Romain Rolland. Bernard Duchatelet, professeur de littérature, grand spécialiste du célèbre auteur de Jean-Christophe, livre là le fruit de nombreuses années de travail. Il est impossible de penser prendre en défaut sa connaissance parfaite de l’œuvre du personnage. Incontestablement, il s’agit là d’un ouvrage extrêmement complet, reposant non seulement sur la connaissance érudite de l’œuvre mais aussi sur celle de l’individu. Grâce au travail méritoire des éditions Albin Michel qui publient depuis 1948 les Cahiers Romain Rolland, comprenant de nombreuses éditions annotées de sa correspondance, l’homme privé est désormais bien connu. Mais il fallait certainement la maîtrise des ressorts de l’œuvre écrite de Rolland qui est celle de B. Duchatelet pour en dresser un portrait aussi passionnant. Sur quelles traces le biographe a-t-il voulu marcher ? Sainte-Beuve ou Proust ? Refusant le scepticisme proustien du Contre Sainte-Beuve, l’auteur penche plutôt du côté de la démarche du grand critique. C’est en effet vers la vie intime de Rolland qu’il s’est tourné pour essayer de comprendre l’œuvre et son sens. Le projet biographique est clairement annoncé dès l’avant-propos : « Il est nécessaire de faire à la fois l’histoire extérieure, anecdotique, et l’histoire intérieure d’un homme » (p. 11). Ainsi prend sens le sous-titre du livre, tel qu’en lui-même. S’il ne néglige pas la dimension extérieure, l’auteur voit en elle une caractéristique « anecdotique ». Ceci explique la nature particulière du livre, essentiellement centré sur la dimension psychologique d’un personnage tourné dès le plus jeune âge vers l’introspection et l’idéalisme. Pour autant, l’auteur ne néglige aucunement le contexte politique et culturel ainsi que son évolution, mais son parti pris l’amène à le traiter en élément secondaire, influant assez peu sur son héros qui ne quitte jamais le premier plan du tableau, comme si celui-ci en maîtrisait parfaitement la perspective. On voit ainsi Rolland croiser de nombreux individus ainsi que des groupes, des cercles souvent peu connus des non-spécialistes rollandiens et sur lesquels l’on aurait aimé en savoir parfois un peu plus. Ainsi, parmi d’autres, d’Alphonse de Chateaubriant, de Louis Gillet ou encore de Gaston Thiesson.

Mais ne boudons pas notre plaisir car le pari de l’auteur est gagné et les grands ressorts de la vie de Rolland bien démontrés : l’influence précoce et durable de la mère (il y a à cet égard un livre dans le livre sur les relations curieuses de Romain Rolland avec les femmes) ; un tiraillement constant, commun à de nombreux écrivains et intellectuels, entre la solitude nécessaire à l’œuvre et l’engagement, souvent polémique, dans les grands débats contemporains ; le souci précoce de la construction d’une « œuvre ». Tout au long de sa vie court chez cet esprit laïc un idéalisme artistique évoluant progressivement vers un questionnement religieux que les relations – passionnantes – avec Claudel à la fin des années 1930 et au cours de la guerre ne mèneront pourtant pas à la conversion. L’on découvre également les grandes étapes de sa carrière littéraire avec une notoriété apparaissant vers 1905-1906 grâce à la Vie de Beethoven et aux premières parties de Jean-Christophe publiées par Péguy. En 1912, il quitte l’enseignement public, vivant désormais de sa plume. Il est récompensé en 1913 par le grand prix de littérature de l’Académie française, en 1916 par le prix Nobel de littérature (décerné pour l’année 1915). Désormais, il devient « au-dessus de la mêlée » une référence intellectuelle européenne, mais aussi mondiale. Le livre de B. Duchatelet dresse ainsi un très vaste panorama de ses relations intellectuelles dans le vaste monde, sur presque tous les continents. Le pacifisme neutraliste affirmé haut et fort pendant la Grande Guerre s’accompagne d’un regard sympathique sur la révolution bolchevique, tout en maintenant ses distances avec le régime soviétique. L’on débouche alors sur le grand mystère de l’homme : comment expliquer la conversion vers 1927-1928 à la soviétophilie chez un auteur qui refusa de prendre parti pendant l’affaire Dreyfus et pendant le premier conflit mondial ? Incontestablement sa compagne Maria Pavlona Koudacheva qu’il épousa en 1934 joua un rôle majeur dans l’évolution du nouveau compagnon de route. Mais cette conversion est antérieure à la grande cause antifasciste qui amena auprès de l’URSS tant d’intellectuels. La conversion de Rolland fut d’ailleurs de courte durée, jusqu’à la seconde vague des procès staliniens et le pacte germano-soviétique acheva de la dissoudre. Elle demeure néanmoins l’une des grandes questions sans réponse du livre que l’auteur décrit mais ne parvient pas à expliquer. L’on voit très bien que Rolland, parfaitement informé des méthodes staliniennes dès le début des années trente veut croire par-dessus tout à sa nouvelle utopie. Peut-être est-ce finalement l’idéalisme radical, ancien et profond de cet homme qui, confronté à la plus forte et terrible incarnation des espoirs de justice sociale du siècle, ne lui permit pas de résister ?


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 22, 2004 : Enquête sur l’enquête, p. 243-244.
Auteur(s) : LAURENT (Sébastien)
Titre : Bernard Duchatelet, Romain Rolland tel qu’en lui-même : Paris, Albin Michel, 2002, 447 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article85

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