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Florin Turcanu, Mircea Eliade. Le prisonnier de l’histoire, préface de Jacques Julliard

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Florin Turcanu, Mircea Eliade. Le prisonnier de l’histoire, préface de Jacques Julliard
Paris, La Découverte, coll. « L’espace de l’histoire », 2003, 540 p.

GIANINAZZI (Willy)

Ce gros livre se lit presque d’une traite tant il captive. L’auteur – un jeune professeur roumain – manie aussi admirablement le français que l’art de l’intrigue biographique et de sa mise en contexte historique. Les lumières et les ombres alternent dans le parcours de Mircea Eliade (1907-1986), qui fut un historien des religions mais aussi un prolifique auteur de romans. Tout jeune, avide de savoir et déjà convaincu d’une mission à accomplir – scientifique ou mystique, on ne sait trop –, il prend pour modèle un anti-conformiste tel Giovanni Papini, puis étudie en Inde pendant trois ans qui le consacreront comme un connaisseur du yoga (tantrique), devient un intellectuel en vue dans la Roumanie des années trente, y professe un antisémitisme caractérisé et s’y engage en pronazi, mais passe tranquillement les années de la guerre à l’ambassade de Londres, puis à Lisbonne en admirateur de Salazar. Il s’installe en France dans l’après-guerre où, appuyé par Georges Dumézil mais desservi par les informations prises à son sujet, il tente en vain d’être nommé à l’École pratique des hautes études, avant de devenir enfin, de 1956 à sa mort, un professeur reconnu à Chicago. Le biographe se voit contraint de projeter une ombre supplémentaire au tableau. Eliade, soit dit sans outrance, fut un dissimulateur et un menteur : pour protéger sa carrière, jamais il ne fit les comptes avec son propre passé.

La pensée d’Eliade a évolué tout comme son rapport à la politique. Il y a pourtant une continuité et une cohérence que le livre sobrement descr1ptif de Turcanu – introduit par les bonnes questions du préfacier – laisse poindre.

Eliade s’installa dans la posture de l’intellectuel non engagé qui doit sa clairvoyance à l’appartenance à une petite élite, soustraite à l’appareil d’État, qui proclame la primauté du spirituel et croit que depuis tout temps les changements sont le fait de minorités éclaireuses. Sa quête du sens profond de l’« expérience religieuse » l’amena à rechercher des « archétypes » archaïques universels – et ce avant de rencontrer Carl G. Jung aux séminaires d’Eranos au Monte Verità d’Ascona (lieu mythique pour l’auteur tessinois de ces lignes). Archétypes qui devaient protéger l’homme de l’histoire, reçue comme lieu de la souffrance et de la terreur. Son engagement politique, favorisé par le milieu intellectuel réactionnaire qu’il fréquentait, ne fut rien d’autre qu’une plongée de l’intellectuel dans l’histoire qui demande, en dehors de toute considération profane démocratique ou humaniste, la conjonction de la Nation à Dieu dans un cadre à la fois épiphanique, sacrificiel et apocalyptique. Le nazisme et l’antisémitisme en actes fournirent ce cadre. La débâcle de 1945 et par suite son désengagement amenèrent Eliade à formuler on ne peut plus clairement son refus de l’histoire, refus qui englobait les religions historiques juive et chrétienne (Le mythe de l’éternel retour). Plus tard, il sembla entreprendre une réévaluation de l’histoire à travers l’idée que les mythes, loin d’être fixistes, pouvaient être sources d’esprit créateur et « rendre le monde ouvert » (Aspects du mythe). Au total, l’œuvre d’Eliade fut moins une anthropologie religieuse qu’une approche religieuse de la religiosité – au léger relent ésotérique et mystérique – qui gagne à demeurer cantonnée au seul domaine qui lui sied, celui tout simplement de la culture.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 22, 2004 : Enquête sur l’enquête, p. 247-248.
Auteur(s) : GIANINAZZI (Willy)
Titre : Florin Turcanu, Mircea Eliade. Le prisonnier de l’histoire, préface de Jacques Julliard : Paris, La Découverte, coll. « L’espace de l’histoire », 2003, 540 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article88

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