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Bernadette Bensaude-Vincent et Christine Blondel (dir.), Des savants face à l’occulte 1870-1940

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Bernadette Bensaude-Vincent et Christine Blondel (dir.), Des savants face à l’occulte 1870-1940
Paris, La Découverte, coll. « Sciences et société », 2002, 232 p.

RASMUSSEN (Anne)

En 1895, Mathieu Dreyfus assiste aux séances au cours desquelles la « somnambule magnétique » Léonie confirme par ses visions l’innocence du capitaine. Au tournant du siècle, pendant deux décennies, la médium Eusapia Palladino devient la « diva des savants » en se prêtant, dans toute l’Europe, à des centaines d’expériences livrées sur la nature de ses « forces psychiques » à l’origine d’effets physiques multiples – lévitation, apparitions d’objets, attouchements, etc. En 1905, le monde scientifique bruisse, parfois sur un mode ironique, des récits du physiologiste Charles Richet, bientôt prix Nobel : ses observations rigoureuses menées à la villa Carmen à Alger attestent, selon lui, l’existence des fantômes. Il leur donnera suite en créant une nouvelle science des pouvoirs supranormaux de la pensée, la métapsychique.

S’il y eut bien un « moment 1900 » dans la vie intellectuelle française, l’engouement pour les phénomènes occultes, bien au-delà de la culture populaire, en fut assurément une des composantes. C’est ce « moment spirite » que ce livre collectif reconstitue avec brio, en prenant pour angle d’analyse la rencontre très particulière qui eut alors lieu entre la science et l’occulte. Comme le soulignent les deux maîtres d’œuvre, B. Bensaude-Vincent et C. Blondel, il s’agit rien moins que d’une « épistémè embrassant toute la culture » tendant à l’intégration des phénomènes spirites – tables tournantes, communication avec les esprits, les somnambules et les fantômes – au sein de la science légitime. Cet apogée du tournant du siècle eut lieu dans une fenêtre de courte durée. Au XIXe siècle, le succès populaire du mouvement spirite, lancé par la publication du Livre des Esprits d’Allan Kardec en 1857, n’avait guère eu d’écho chez les scientifiques, héritiers des contempteurs du magnétisme. Après la Première Guerre mondiale, le processus de « bannissement de l’occulte » hors de la science académique est enclenché, et trouvera des soutiens militants durant les années 1930 dans le mouvement rationaliste engagé contre les pseudo-sciences qui cherchent alors de nouveaux modes d’expression, dans la radiesthésie par exemple. Cet ouvrage montre, sous la forme d’alertes récits, combien des catégories qui nous semblent aujourd’hui bien distinctes, sous la bannière de la science et de l’occulte, disposaient alors de frontières poreuses et incertaines. Si tous les scientifiques ne devinrent pas d’authentiques prosélytes, comme Charles Richet ou l’astronome Camille Flammarion qui aspirait à faire du spiritisme une science, ils furent nombreux ceux qui, tels Pierre et Marie Curie, Édouard Branly ou Paul Langevin, prirent au sérieux les forces de l’esprit, devenues objets d’étude et d’expérimentation. Les médiums entrèrent au laboratoire pour y être examinés. Si cette rencontre improbable eut lieu, c’est aussi parce que l’état de la science le permettait. Un des propos les plus originaux des articles ici réunis est de mettre en valeur la puissance du merveilleux scientifique et des imaginaires qu’il suscite, jusque dans la culture savante. En 1900, la psychologie expérimentale suscite de nouveaux objets de recherche, autour du rêve, de l’hypnose et de l’hystérie. Avec l’électricité, la TSF, le téléphone, la radioactivité, les rayons X, la physique force les frontières du réel sans dissiper les mystères de l’impalpable et du rayonnement. Autant de conditions par lesquelles les phénomènes étranges constituèrent non seulement un nouvel objet soumis au microscope et au scalpel, mais travaillèrent en retour les pratiques scientifiques, la cartographie du savoir et l’autorité de la preuve.

Nul doute que ce livre, savant et plaisant, éclaire de ses feux follets la compréhension de la fin de siècle intellectuelle et de la place éminente que la science y occupait.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 22, 2004 : Enquête sur l’enquête, p. 239-241.
Auteur(s) : RASMUSSEN (Anne)
Titre : Bernadette Bensaude-Vincent et Christine Blondel (dir.), Des savants face à l’occulte 1870-1940 : Paris, La Découverte, coll. « Sciences et société », 2002, 232 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article82

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