Revue d’histoire intellectuelle

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Robert Chenavier, Simone Weil, une philosophie du travail

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Robert Chenavier, Simone Weil, une philosophie du travail
Paris, Éd. du Cerf, 2001, 723 p.

ROLLAND (Patrice)

On ne s’étonnera pas trop de trouver dans cette revue un compte rendu de cette thèse de philosophie. Il n’est pas possible de rendre compte de l’ensemble, mais, sous plusieurs aspects elle intéresse le champ d’investigation de Mil neuf cent : le rapport des intellectuels et du travail manuel, par conséquent leurs rapports avec ceux qui défendent les travailleurs manuels et qui ont parfois développé un anti-intellectualisme. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait eu surtout des affinités avec le syndicalisme révolutionnaire. Robert Chenavier montre très bien à quel point le travail est au centre de la pensée de Simone Weil. Son dernier ouvrage, publié sous le nom de L’enracinement se termine par un appel à reconnaître la vérité du travail physique. Seule une authentique spiritualité du travail est susceptible « de renouer le pacte de l’esprit avec le monde ». Son projet d’enracinement qui veut lutter contre le désenchantement du monde moderne, recherche le développement de ce qu’elle appelle le travail socialement nécessaire. Contre la complexité et la division du travail moderne il faut retrouver une unification de l’activité humaine grâce au travail laborieux. Simone Weil recherche « une activité non servile imprégnée de spiritualité ».

Souligner l’importance spirituelle du travail chez Simone Weil permet de faire retour vers ses engagements politiques. Robert Chenavier montre bien à quel point sa critique de l’illusion révolutionnaire tient à la compréhension des conditions et de la place du travail dans la société actuelle. Marx et le marxisme n’ont pas saisi où se trouvait le défaut majeur de la civilisation moderne : non pas tant le salariat que la séparation du travail manuel des forces spirituelles du travail. Le résultat en est une confusion de l’oppression et de l’exploitation, la méconnaissance de la poursuite de l’oppression malgré l’expropriation des capitalistes, l’ignorance de la nature propre de l’Union soviétique. Les patrons sont partis mais l’usine est restée. C’est donc bien sur le travail proprement dit et non sur la propriété qu’il faut faire porter l’attention de ceux qui veulent changer le monde.

La véritable révolution consistera dans la prise de possession de la culture par le travailleur grâce à l’abolition de « la dégradante division du travail manuel et intellectuel ». La révolution sera autant intellectuelle que sociale. Ceci signifie, en particulier, que l’ouvrier dans chaque acte de travail aura la connaissance de tous les efforts humains qui y sont impliqués. On comprend ainsi ce que Simone Weil avait cherché dans le syndicalisme révolutionnaire : un milieu proche du travail manuel ; des dirigeants qui ne soient pas des intellectuels conduisant des ouvriers. Sa déception est venue de ce qu’elle n’a pas cru que les ouvriers avaient cette capacité d’auto-émancipation. Elle a, ainsi, quitté le domaine politique et s’est attachée à définir cette spiritualité du travail à laquelle elle aspirait et qui retenait encore à Londres à la fin de sa vie toute son attention.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 20, 2002 : Péguy et l’histoire, .
Auteur(s) : ROLLAND (Patrice)
Titre : Robert Chenavier, Simone Weil, une philosophie du travail : Paris, Éd. du Cerf, 2001, 723 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article76

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