Revue d’histoire intellectuelle

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André Kaspi, Jules Isaac ou la passion de la vérité

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

André Kaspi, Jules Isaac ou la passion de la vérité
Paris, Plon, 2002, 257 p.

LAURENT (Sébastien)

Que savait-on jusqu’ici de Jules Isaac, si ce n’est qu’il fut l’auteur des célèbres manuels d’histoire de l’enseignement secondaire et d’un livre magnifique, Expériences de ma vie (1959), consacré en grande partie à Charles Péguy et demeuré, malheureusement, sans la suite initialement prévue ? En vérité, assez peu de chose. André Kaspi, spécialiste des États-Unis et du génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, nous apporte des éclairages nouveaux. Au sein d’un ensemble archivistique et documentaire semble-t-il abondant – « une quarantaine de cartons » (p. 11) transmis par la famille à l’Association des amis de Jules Isaac, deux colloques, des mémoires de maîtrise – l’auteur qui, en conclusion, appelle à des travaux nouveaux sur ce personnage (p. 239), a opéré des choix. L’ouvrage est une biographie complète de Jules Isaac (1877-1962) privilégiant clairement deux aspects, quitte à passer rapidement sur les années de formation et sur les relations avec Péguy : d’une part, l’auteur des manuels d’histoire et, d’autre part, le militant, selon une belle formule, du « redressement » de l’enseignement chrétien sur le judaïsme. Incontestablement, il s’agit là de deux moments essentiels de la vie de Jules Isaac. L’intérêt que celui-ci porte au judaïsme, au judéo-christianisme et au christianisme, date de la période de l’Occupation, alors qu’Isaac, destitué de son poste d’inspecteur général en application des lois raciales, vit dans la clandestinité et perd sa femme et deux de ses enfants dans les camps de la mort. Son œuvre d’auteur de manuels d’histoire, quant à elle, ne s’achève qu’à son décès en 1962.

À bien des égards, l’on pourrait donner une suite à l’article de Pierre Nora consacré au « petit Lavisse » dans les Lieux de mémoire, sur le « Malet-Isaac ». L’œuvre fut en effet importante, centrale dans l’enseignement de l’histoire à l’école des années 1920 aux années 1960. L’un des intérêts de l’ouvrage d’André Kaspi est de réhabiliter ce fameux manuel et le travail personnel d’Isaac. À l’origine, celui-ci vient – grâce à Ernest Lavisse – épauler Albert Malet, avant de continuer seul le travail de rédaction (après la mort de Malet en 1915). Jusqu’au milieu des années 1950, Isaac apporte un grand soin à son travail d’adaptation. André Kaspi montre ainsi que le manuel sut s’ouvrir assez tôt à l’histoire des civilisations et à l’histoire économique et sociale. L’on découvre également la part prise par l’ancien combattant de la Grande Guerre (dans les tranchées de 1914 à 1917) aux polémiques historico-politiques des années vingt entre la France et l’Allemagne sur les origines du conflit. Il semble qu’Isaac ait défendu la thèse de responsabilités partagées par l’Allemagne et la France sans pour autant manquer de dénoncer la brutalité allemande. Mais l’apport le plus neuf du livre est constitué par la réflexion sur les origines de l’antisémitisme contemporain qu’Isaac commence sous l’Occupation. L’auteur quitte alors le récit pour entrer dans une analyse de détail passionnante de Jules Isaac, de sa réflexion intellectuelle accompagnée par l’action militante. Juif laïc, républicain et dreyfusard, non-sectaire, sont autant d’épithètes pouvant le caractériser, en dépit semble-t-il d’un rapprochement dans les toutes dernières années de sa vie avec la religion. C’est donc en historien qu’Isaac se penche sur la question, menant une étude érudite des évangiles synoptiques et faisant apparaître la dimension juive de Jésus, jusqu’alors occultée par les Églises chrétiennes ; réfutant la culpabilité collective du peuple juif, cœur de l’antijudaïsme chrétien. La réflexion d’Isaac est jalonnée par deux ouvrages importants, Jésus et Israël en 1948 et L’enseignement du mépris en 1962. Il a su en outre tisser des relations étroites avec des représentants des Églises réformées et de l’Église catholique et joua un rôle central dans la conférence de Seeligsberg qui se tint en Suisse en 1947 et qui anticipa sur la révision de l’attitude de l’Église catholique à l’égard des Juifs, décidée lors du concile Vatican II. Avec ce livre, A. Kaspi tire Jules Isaac de son duo avec Albert Malet, image un peu sépia de la première partie du siècle, pour montrer sa contribution à une très profonde mutation culturelle et religieuse de la fin du millénaire.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 20, 2002 : Péguy et l’histoire, .
Auteur(s) : LAURENT (Sébastien)
Titre : André Kaspi, Jules Isaac ou la passion de la vérité : Paris, Plon, 2002, 257 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article70

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