Revue d’histoire intellectuelle

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Benoît Marpeau, Gustave Le Bon. Parcours d’un intellectuel. 1841-1931

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Benoît Marpeau, Gustave Le Bon. Parcours d’un intellectuel. 1841-1931
Paris, CNRS Éditions, 2000, 371 p.

BOSC (Olivier)

D’emblée, le sentiment suscité à l’abord d’un nouvel ouvrage consacré à Gustave Le Bon est double. Encore une énième manifestation de la fascination-répulsion pour l’auteur de la Psychologie des foules ? Cependant, dans le même temps, on songe à l’absence d’une véritable étude, sans parler d’un ouvrage de référence, le concernant. Benoît Marpeau comble dans une certaine mesure ce manque. Il n’échappe cependant pas à l’attraction – au sens astronomique – de son objet pour lequel, on le sent à chaque page, il éprouve des sentiments rien moins que neutres et pour tout dire négatifs. Preuve de ce que la figure de Gustave Le Bon n’est pas encore tout à fait historicisée. En dépit de ce biais, l’ouvrage de B. Marpeau représente une bonne avancée dans cette voie.

Ses mérites sont nombreux et l’exhaustivité de l’enquête sur les multiples facettes de l’homme et de l’œuvre n’est pas le moindre [1]. Car pour restituer une image cohérente du parcours intellectuel de Le Bon il y a fort à faire : ne s’est-il pas intéressé à des sujets aussi divers que l’équitation, la mort apparente, les monuments de l’Inde, la craniologie des criminels et jusqu’aux hypothèses physiques sur la structure atomique ? Tâche d’autant plus ardue lorsque, comme l’écrit avec justesse l’auteur, « la compréhension de la figure de Le Bon est […] verrouillée par le recours à la figure de précurseur » (p. 12). Benoît Marpeau fait voler en éclats cet obstacle et nous dévoile la complexité d’un parcours et ce qui l’a sous-tendu : l’ambition de la réussite sociale. La finesse et l’étendue de l’analyse rendent l’hypothèse crédible et la démonstration solide. Les temps forts de cette trajectoire sont établis : la fréquentation des cercles de la Revue philosophique, sous l’aile de Théodule Ribot à la fin des années 1870, la publication d’ouvrages à succès les décennies suivantes et surtout la stature scientifique acquise par l’activité éditoriale de Le Bon chez Flammarion au début du XXe siècle. L’auteur décortique les différents rouages de cette machine à fabriquer la reconnaissance sociale : les tribunes (revues, maisons d’édition), les institutions (ministères, académies) et surtout les lieux de socialisation (cercles, salons et les fameux déjeuners organisés par Le Bon lui-même). Toutes les pièces de ce dispositif sont admirablement analysées. La trame serrée des liens de Le Bon avec les milieux militaires et industriels est particulièrement bien montrée.

Mais là se découvre justement la limite de l’entreprise de Benoît Marpeau. En mettant au centre l’acteur social Le Bon, comment rendre compte dans le même temps de ses positions théoriques ? La contradiction est saisissante à chaque fois que la stratégie de conquête de Le Bon, à laquelle il semble tout sacrifier, se heurte à une « intransigeance idéologique » qui, du coup, apparaît bien surprenante. Cela montre, à certains égards, la difficulté d’une approche mêlant deux genres, histoire des intellectuels et histoire des idées. « Le refus d’une histoire des idées éthérée, dégagée des contingences sociales, est au fondement de cette étude » (p. 92), proclame l’auteur. Choix louable si ce n’est que de la sorte cette histoire est ramenée à des limites auxquelles l’on croyait échapper. Car si tout est à filtrer au prisme de la stratégie sociale, il n’y a plus guère de place pour une mise en contexte des idées de Le Bon avec celles de son temps. À quoi bon monter en épingle son spencérisme alors qu’il est dominant dans la pensée proto-sociologique du moment ? En quoi sa défense des vertus de l’éducation diffère-t-elle de celle présente chez Durkheim, le baron Seillières ou Alain ? Pourquoi ne pas éclairer les relations avec Tarde et enquêter sur les accusations de plagiat formulées par Scipio Sighele à la publication de la Psychologie des foules ? Ceci ne remet pas en cause l’intérêt et la perspicacité des analyses de l’auteur sur le plan de l’histoire des idées, notamment sa lecture de Le Bon libéral, mais elles demeurent trop peu liées entre elles, conséquence directe de la problématique choisie.

Relevons, enfin, que Benoît Marpeau réduit à néant une certaine image du Docteur Le Bon – au titre usurpé, comme l’atteste l’auteur ! – selon laquelle il aurait été un savant au service des politiques. C’était là une invention des années vingt que certains historiens avaient réinvestie dans les années soixante-dix. C’est une autre des avancées de ce livre. Elle illustre, au moins dans cette mesure, l’intérêt d’une problématique mêlant dimension intellectuelle et sociale dans l’optique d’une histoire intellectuelle qui ne soit pas désincarnée.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 20, 2002 : Péguy et l’histoire, .
Auteur(s) : BOSC (Olivier)
Titre : Benoît Marpeau, Gustave Le Bon. Parcours d’un intellectuel. 1841-1931 : Paris, CNRS Éditions, 2000, 371 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article73


[1On regrettera seulement l’absence de référence aux archives Le Bon, autrefois rassemblées par Pierre Duverger et qui servirent abondamment aux recherches de R.A. Nye, S. Barrows et J. Van Ginneken.

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