Revue d’histoire intellectuelle

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Vingt ans. De Sorel à Péguy JULLIARD (Jacques)

lundi 21 septembre 2015

Vingt ans ! Nous ne laisserons dire à personne que ce n’est pas, pour une revue, le plus bel âge de la vie. Encore faut-il l’atteindre. Lorsqu’en 1982, sur une idée de Shlomo Sand, nous décidâmes de fonder des Cahiers Georges Sorel, aucun d’entre nous n’aurait osé imaginer pareille longévité.

Il est vrai que nous partions de rien, ou de presque rien. Pour pallier la fâcheuse indifférence dans laquelle était tenue en France l’une des pensées les plus fortes et les plus originales du début du siècle, nous venions de tenir à l’École normale supérieure un colloque consacré à l’actualité de Georges Sorel. C’est Jean-Claude Casanova, alors au cabinet du Premier ministre Raymond Barre, qui nous avait généreusement fait accorder une subvention exceptionnelle. Le petit reliquat – car nous avions géré notre magot avec une parcimonie de père de famille – nous servit à publier les actes du colloque (Georges Sorel en son temps, sous la dir. de J. Julliard, S. Sand, Éd. du Seuil, 1985), ainsi que le premier numéro de la revue. Une double convention, plus proche de l’éthique libertaire que de l’ordre libéral, s’installa d’emblée entre nous, par consentement mutuel. La première, c’est que chaque livraison de la revue servirait à financer la suivante : cela impliquait une espèce de vœu de pauvreté en matière éditoriale. Non seulement, bien sûr, les articles ne seraient pas rémunérés, comme il est d’usage dans une revue scientifique, mais l’ensemble des tâches intellectuelles et matérielles relèverait du même principe de gratuité. Nous nous résolûmes enfin à nous passer de l’appui d’une maison d’édition pour assurer la rédaction et la distribution de la revue. Ce que nous perdions en commodité, voire en efficacité, nous le gagnions en termes d’indépendance, mais aussi en termes économiques. Il faut savoir en effet que les maisons d’édition prélèvent, pour assurer l’équilibre financier des services rendus, jusqu’à 70 % du prix fort de vente au numéro d’une revue. L’autre principe était celui d’une stricte égalité entre les membres du comité de rédaction, comme en témoigne la rotation que nous avons d’emblée établie entre nous dans la responsabilité des numéros successifs de la revue.

Quitte à céder pour une fois à un peu d’emphase, je dirais volontiers aujourd’hui qu’une revue n’est pas grand-chose, qu’une revue n’est rien, quel qu’en soit le contenu, si elle n’est pas d’abord une aventure intellectuelle fondée sur une certaine éthique. Ce faisant, nous ne faisions que prolonger à notre modeste échelle les pratiques et la morale professionnelle de ces hommes que nous admirions et qui tous furent de grands hommes de revues : un Pelloutier, un Monatte, un Péguy, et bien entendu un Sorel. Tous ces hommes de pensée et d’action, dont les livres ne furent jamais que le résultat de leur activité journalistique.

Ajoutons enfin qu’une revue n’est pas non plus une œuvre pleinement réussie si elle n’est pas également l’aventure d’une amitié. De par les principes de leur fonctionnement, les revues sont et resteront toujours l’un des pôles de résistance à la bureaucratie comme au mercantilisme ; l’un des témoignages les moins contestables de la liberté de l’esprit contre toutes les tentatives de normalisation intellectuelle et morale qui nous menacent constamment.

Tel fut d’emblée le climat qui s’installa entre nous, et qui nous préserva pendant ces vingt années de toute institutionnalisation, mais aussi de tout mandarinisme universitaire. Il n’y a pas chez nous place pour les chapelles. Il n’y a pas chez nous de hiérarchie. Il n’y a pas chez nous de nomenklatura, et on permettra bien aujourd’hui au directeur de la publication, puisqu’il en faut un, de rendre cet hommage à tous nos collaborateurs et amis : que ce refus des subtiles stratégies de domination, dont le monde universitaire n’est pas exempt – certes non – est ce qui continue de nous unir. Quand je considère l’évolution du comité de rédaction depuis le premier numéro jusqu’au dernier, je constate que les arrivées comme les départs sont l’effet normal des flux et des reflux de l’existence, mais qu’ils préservent la continuité et l’identité du noyau initial.

Nous avons évolué. En 1989, à partir du numéro 7, les Cahiers Georges Sorel sont devenus, sur une idée de Christophe Prochasson, Mil neuf cent, revue d’histoire intellectuelle. C’était rester fidèle à notre engagement de départ, exprimé en tête du numéro 1, que nous ne serions jamais les dévots de personne, et que nous ne finirions pas en éditeurs des notes de blanchissage de nos héros.

Dès le numéro 5, un autre principe fut adopté, d’abord empiriquement, ensuite systématiquement. Tous les numéros seraient, pour l’essentiel, thématiques. Cette orientation fut l’objet de discussions passionnées entre nous : ne risquait-on pas, ce faisant, de privilégier la recherche déjà faite au détriment de la recherche en train de se faire ? L’avantage des numéros variés est que les hasards d’une cohabitation disparate entre les articles y reflètent les hasards des recherches en cours. Tel est le but, telle est la fonction des grandes revues généralistes. À l’inverse, le caractère très janséniste de nos conditions d’existence nous imposait d’attirer l’attention des lecteurs occasionnels sur un sujet commun, sur des études « formant dossier », comme disait Péguy. Nous avons toujours cependant eu le souci de rester ouverts aux recherches en cours, et nous avons eu le plaisir à maintes reprises d’offrir à de jeunes chercheurs la griserie du premier papier imprimé.

Au total, Mil neuf cent est bien vivant, comme en témoigne la multiplicité des numéros en préparation (sur l’enquête, sur les intellectuels dans le syndicalisme révolutionnaire, sur la controverse, sur la science au tournant du siècle, sur la critique, etc.). Comme l’atteste aussi le succès du colloque que nous avons tenu le 20 novembre 2002, dans le cadre de la fondation Singer-Polignac sur « Art et société : les ruptures de la Belle Époque », auquel ont participé de grands directeurs de musée comme Henri Loyrette (Louvre) et Jean Clair (Picasso) et des personnalités comme Maurice Agulhon, Pierre Nora, Michelle Perrot, Madeleine Rebérioux. Ce colloque d’une grande richesse et originalité fera bien sûr l’objet d’un numéro spécial de la revue. Grâce à l’aide fidèle du Centre national du Livre, que je veux ici remercier chaleureusement pour la confiance qu’il nous témoigne, grâce aussi à des subventions exceptionnelles comme celle que nous avons reçue de l’Assemblée nationale, sur -proposition de M. Dosière, député, que je remercie non moins chaleureusement, notre revue parvient à joindre les deux bouts. Nos lecteurs auront vu que nous avons rafraîchi la maquette, qui est désormais plus élégante, tout en restant fidèle à l’esprit et aux couleurs des dix-neuf -premières livraisons. Mais elle n’a pas, de l’avis général, une diffusion à la hauteur du travail accompli et des ambitions proclamées. Ce numéro 20, en l’honneur duquel nous offrons à nos abonnés les tables de la revue, ainsi qu’un « spécial Péguy », est aussi pour nous l’occasion de faire appel à nos lecteurs pour qu’ils convainquent les gens de leur entourage et les institutions auxquelles ils appartiennent de s’abonner. Ce serait pour ses lecteurs fidèles une façon de souhaiter à la revue un bon anni-versaire.

Parlons maintenant de Péguy, puisque son rapport à l’histoire est l’objet principal de ce numéro 20. Nous nous félicitons de la collaboration établie à cette occasion avec l’Amitié Charles Péguy, très présente dans ce numéro, grâce notamment à Françoise Gerbod et Benoît Chantre. La première s’efforce de cerner la conception de l’histoire de l’auteur de « Clio », en réaction contre la vulgate positiviste de son temps qui veut épuiser la réalité grâce à une quête infinie de la documentation. Péguy lui oppose la mémoire : « L’histoire est parallèle à l’événement. La mémoire est centrale et axiale. »

Benoît Chantre, de son côté, montre au terme d’une analyse raffinée quel rapport Péguy entretient avec le temps et avec son œuvre, à travers l’exemple privilégié d’un des textes les moins connus de l’auteur, Véronique. Les jeunes chercheurs sont largement représentés dans ce numéro. Jérôme Grondeux se demande, non pas si Péguy est un « néo-réac » pour parler comme notre ami Daniel Lindenberg, mais en quoi consiste son conservatisme, simple critique du temps ou rejet fondamental du monde moderne. Dans tous les cas, sa critique de la modernité est d’ordre moral. Patrick Charlot montre les rapports conflictuels du Droit et de l’Histoire, ou si l’on préfère, du droit et du fait chez Péguy. Notre ami Éric Thiers, bien placé en raison de ses fonctions professionnelles au Parlement, fait apparaître de façon neuve le rôle joué par celui-ci dans l’ensemble de l’œuvre de Péguy, tandis que Romain Vaissermann présente et commente la correspondance Gabriel Monod-Charles Péguy : naissance et mort d’une amitié. Rien de plus perspicace, rien de plus douloureux qu’une amitié qui s’éteint…

Si nous avons voulu célébrer le vingtième anniversaire de cette revue sorélienne par un hommage à Péguy, c’est qu’au-delà des séances hebdomadaires dans les locaux des Cahiers rue de la Sorbonne, où Sorel tenait inlassablement ses libres propos, ses inépuisables monologues ; au-delà d’une amitié qui elle aussi allait s’éteindre (rien d’étonnant, compte tenu du caractère de l’un et de l’autre), il y a cette mystérieuse parenté, cette présence au monde, à la fois ardente et distanciée, cet engagement dégagé, ce pessimisme actif qui les unit, et pour tout dire, du haut de leur morale, cette conception héroïque de l’existence, qui font que même devenus conservateurs, ils étaient restés des antibourgeois. Les pistes que nous ouvrons sur un sujet essentiel, le rapport de Péguy à l’histoire, méritent d’être poursuivies et approfondies ; elles sont au cœur du jugement que nous portons sur la période !

Il fallait bien aussi que Sorel fût présent. Il l’est à travers le précieux article de Thomas Roman sur l’Indépendance, une revue mythique, voulue par Sorel, qui n’avait jamais fait l’objet d’une étude complète, ouvrant la porte à tous les fantasmes sur le Sorel réactionnaire ; il l’est encore à travers un important inédit de Sorel lui-même : son projet de livre sur Proudhon et notamment sur La guerre et la paix. Cet inédit complète celui que nous avons publié dans le numéro précédent, avec une présentation de Michel Prat et de Patrice Rolland. Ici, notre ami Willy Gianinazzi oppose dans une perspective sorélienne l’histoire comme projet scientifique à l’histoire comme création imaginaire et mythique. Nous ne quittons pas l’histoire enfin avec l’étude très stimulante de Nathalie Richard sur le portrait du jacobin d’Hippolyte Taine. Au-delà de la célèbre trilogie, la race, le milieu, le moment, elle montre un Taine pratiquant une histoire résolument psychologique, étrangement subjective, où « l’œil intérieur » de l’historien est à l’œuvre. De l’histoire comme mythe chez Sorel à l’histoire comme aventure intérieure chez Taine, il y a là un angle d’attaque antipositiviste, qui donne à réfléchir, et qui éclaire la période d’une lumière nouvelle.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 20, 2002 : Péguy et l’histoire, p. 3-7.
Auteur(s) : JULLIARD (Jacques)
Titre : Vingt ans. : De Sorel à Péguy
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article30
(consulté le 21-09-2015)

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