Revue d’histoire intellectuelle

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Frédéric Worms (dir.), Le moment 1900 en philosophie

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Frédéric Worms (dir.), Le moment 1900 en philosophie
Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2004, 417 p.

PROCHASSON (Christophe)

Frédéric Worms, le maître d’œuvre de ce recueil dense et passionnant, soutient avec raison que s’il existe un « moment 1900 » dans la philosophie française, il convient moins de le supposer en l’essentialisant que de le fonder en parcourant les œuvres contemporaines surgies au tournant des deux siècles. Le programme d’enquête ayant présidé au colloque dont est issu cet ouvrage n’est pas sans proximité avec celui qui oriente notre revue : à la croisée de l’histoire des idées et de l’histoire socio-culturelle, ne s’agit-il pas de rétablir le fil de continuités ou, à l’inverse, de relever les discordances et les ruptures par l’étude des circulations intellectuelles qui constituèrent le « moment 1900 » ? Car au terme de la lecture de ce livre parfois ardu, on est convaincu de la parenté intellectuelle qui lie entre eux des œuvres et des auteurs contemporains. Non que ceux-ci disent tous la même chose au même moment. Ils n’en partagent pas moins des problématiques communes, des inquiétudes similaires, des références analogues.
D’un ensemble touffu d’analyses proposées par des auteurs tous venus de la philosophie, il semble possible de dégager trois lignes de force permettant de caractériser le « moment 1900 » en philosophie.
Le sentiment d’affronter désormais un monde opaque, ayant perdu son évidente et sans doute illusoire lisibilité, comme un nouveau défi lancé à la philosophie et aux sciences, appelle un mouvement de refondation. Les bases de la pensée léguées par le xixe siècle semblent vaciller. L’unité de la connaissance, qui garantissait à la philosophie tous ses droits, est menacée. Le savoir éclate en mille disciplines nouvelles et parfois rivales, s’institutionnalisant dans des chaires, des revues, des congrès ou des sociétés savantes. Pire, les disciplines elles-mêmes se fracturent en écoles concurrentes. La sociologie en est le meilleur exemple, à l’heure même où les masses surgissent dans la vie sociale et politique. Le coup de force durkheimien ne doit pas occulter les entreprises, toujours discréditées, de Tarde, de Fouillée ou de Worms. La sociologie n’est pas la seule à illustrer cet enchevêtrement des savoirs et cet arc-en-ciel de pensées. La psychologie ou l’éthique, la philosophie elle-même, y contribuent et s’appuient sur des pratiques intellectuelles nouvelles que Mil neuf cent s’est attelée à inventorier depuis près d’une vingtaine d’années (sans que d’ailleurs aucun des collaborateurs de l’ouvrage n’ait cru bon de s’y référer).
Cet éclatement a ses limites. Les pratiques intellectuelles, notamment les congrès, tentent de répondre aux tentations visant à nationaliser les savoirs. Jocelyn Benoist insiste ainsi sur le caractère international et communautaire de la philosophie 1900. On peut, une nouvelle fois, regretter qu’à l’inverse des philosophes de la fin du siècle, l’auteur n’ait pas rencontré aujourd’hui d’autres disciplines qui lui eussent permis d’affiner son analyse : nous savons, par exemple, ce que nous devons aux travaux d’Anne Rasmussen sur l’internationalisation de la science. Benoist et d’autres eussent pu profiter de quelques excellentes lectures extérieures à leur discipline… Plusieurs études soulignent aussi, à bon escient, le cousinage tumultueux mais riche entre philosophie et mathématique, même chez un Bergson, trop paresseusement renvoyé dans le périmètre de l’intuition. Jean-Michel Salankis met en évidence les relations entre mathématique et philosophie à propos de la question du continu temporel et François de Gandt souligne, pour sa part, à l’occasion d’une étude consacrée aux relations entre Husserl et Hilbert, « l’extraordinaire créativité des mathématiques du xixe siècle » qui, selon lui, a constitué « le ressort premier d’un renouveau de la philosophie ».
La clé philosophique de ces traits caractéristiques d’un moment intellectuel réside dans la question de la réalité du monde. Comment l’atteindre ? Comment la comprendre ? Comment l’analyser ? L’épistémologie, un mot d’époque, connaît ses premières grandeurs. L’herméneutique, éveillée aussi en 1900 comme l’une des grandes innovations intellectuelles du « moment » éponyme, dans le sillage de Wilhelm Dilthey (que présente avec clarté Denis Thouard), pénètre plusieurs cercles. Poincaré, Duhem, Le Roy tentent, pour leur part, d’apporter une réponse aux inquiétudes épistémologiques par la refondation d’un pacte de connaissance liant le sujet au monde qu’il investit. Le conventionnalisme, étudié par Anastasios Brenner, éclaire sans doute la thèse que Jean Jaurès consacre en 1892 à la « réalité du monde sensible » que présente Bruno Antonini dans son article.
Ce livre, que doivent obligatoirement consulter tous ceux qui traversent la période 1900, souffre néanmoins d’un défaut majeur : il n’établit pas suffisamment les circulations intellectuelles auxquelles nous sommes si sensibles. Les monographies, dont certaines sont tout à fait remarquables malgré la regrettable obscurité de quelques-unes d’entre elles (pourquoi les philosophes nous interdiraient-ils d’accéder à leur savoir si nécessaire ?), sont parfois trop refermées sur elles-mêmes. Il nous faut aussi déplorer l’ignorance totale des auteurs pour les travaux que des historiens ont pu consacrer aux mêmes sujets. La lecture située propre à ces derniers ne relève plus de la méthode de la « petite ceinture » stigmatisée par Péguy où le premier souci du lecteur est d’éviter la rencontre avec le texte. Comment ne pas souligner au rouge ici un article, au demeurant bienvenu et bien conduit, sur Sorel lecteur de Nietzsche, qui n’aurait pas été gâté par la fréquentation de notre revue ou celle d’historiens qui, imaginez-vous, ont parfois l’audace d’avancer, point trop sottement je crois, sur le terrain des idées ? Et pour finir sur une note de mauvaise humeur, reprochons aux presses universitaires du Septentrion la médiocrité d’une édition émaillée de coquilles et de négligences typographiques qui n’honorent pas l’édition scientifique.
Pourtant, un livre à lire de toute urgence !


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 24, 2006 : , p. 208-210.
Auteur(s) : PROCHASSON (Christophe)
Titre : Frédéric Worms (dir.), Le moment 1900 en philosophie : Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2004, 417 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article109

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