Revue d’histoire intellectuelle

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Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes
Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 2005, 464 p.

DAGAN (Yaël)

Dès la première page, Antoine Compagnon livre la définition de l’objet de son enquête. Les « antimodernes » sont « les modernes en délicatesse avec les Temps modernes, le modernisme ou la modernité, ou les modernes qui le furent à contrecœur, modernes déchirés ou encore modernes intempestifs » (p. 7). Par la suite, l’auteur multiplie les significations. L’antimodernisme désigne le doute, l’ambivalence, la nostalgie, et non pas un rejet pur et simple de la modernité. En effet, entre la réaction traditionaliste (Maurras) et l’adhésion allègre au mythe moderne du progrès, puis à l’idée d’avant-garde artistique, un vaste champ s’ouvre, dans lequel, soutient Compagnon, se trouvent les plus grands écrivains français (et européens) des xixe et xxe siècles, exprimant une résistance au monde moderne, et en cela même ils sont les vrais modernes, non dupes du moderne, déniaisés.
La démonstration se déroule en deux temps. D’abord « Les idées », illustrées notamment par trois « fondateurs » de l’antimodernisme : Joseph de Maistre, Chateaubriand et Baudelaire : contre-révolution, anti-Lumières, pessimisme, péché originel, sublime et vitupération sont les idées clés de cette attitude à la fois hostile et consubstantielle au vrai modernisme. Ensuite, dans la seconde partie de l’ouvrage, une série d’études de cas, où chaque auteur est présenté dans son contexte et toujours en rapport avec ses contemporains, engagés dans une controverse, voire une polémique. Ici le point de départ est l’idée qu’« on est toujours le moderne de l’un et l’antimoderne de l’autre » (p. 53). Si la lecture des deux parties est toujours passionnante et fort stimulante, on a parfois l’impression que les monographies de la seconde partie ne collent pas toujours à la problématique annoncée ; mais c’est aussi qu’elles la débordent en raison même de leur richesse, parfois au détriment du fil conducteur de la démonstration : l’antimodernisme en tant que marque de la réflexion des « vrais » modernes sur leur période.
Une définition aussi large de l’antimoderne permet de considérer presque chaque écrivain sous cette étiquette, et ainsi de vider la catégorie de sa substance. Compagnon ne le nie pas. Plus qu’une réalité donnée, il s’agit là d’un outil d’analyse. En continuité avec Les cinq paradoxes de la modernité, Compagnon mène une réflexion soutenue, solidement documentée et très précise sur un phénomène historiquement circonscrit, puisqu’il n’appartient qu’à l’époque contemporaine, que les Anglo-saxons appellent moderne, entre pré-moderne et post-moderne. L’événement fondateur en est la Révolution française. Toute la pensée anti-moderne en découle directement, car l’élément contre-révolutionnaire en est essentiel. Il faut en convenir : les plus grands écrivains français des deux siècles passés, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, étaient « sinon de droite, du moins résistant(s) à la gauche » (p. 11), constate Compagnon. Car, à la suite d’Albert Thibaudet, il remarque que plus la gauche s’empare du pouvoir politique, plus la droite se réfugie dans la littérature.
L’antimoderne serait donc de droite, rien que par le fait que la légitimité politique est à gauche et que sa « véritable attitude critique » le place dans une marginalité politique. Ici Compagnon semble hésiter, car, dans sa conclusion, il situe l’antimoderne dans un « ni droite ni gauche », non pas dans le sens de Sternhell, mais dans le sens de « la neutralisation sollicitée par Barthes ». Roland Barthes, penseur de gauche pour la plus longue partie de sa vie, rejoint les antimodernes en raison de son évolution surprenante dans les deux dernières années de sa vie, qui permet à Compagnon une lecture à rebours d’un Barthes plus ambivalent vis-à-vis de l’avant-garde littéraire, plus résistant au modernisme, déclarant, en 1971, que son vœu était de se situer « à l’arrière-garde de l’avant-garde », encore une formule limpide de l’antimodernisme, consistant à aimer encore ce qu’on sait déjà mort. Barthes renoue ainsi avec la tradition antimoderne que Compagnon avait crue morte avec « Les horreurs du milieu du xxe siècle », car le jeu antimoderne s’avérait périlleux face aux dérives de Vichy et de la collaboration, incarnées par les trajectoires de Drieu La Rochelle et de Paul Morand, antimodernes tous les deux.
L’ouvrage de Compagnon participe d’une certaine tendance actuelle à réhabiliter une pensée de droite ou, du moins, résistante aux idées de la gauche, comme plusieurs enquêtes sur les « nouveaux réactionnaires » l’ont récemment montré. Soixante et un ans après la libération d’Auschwitz, l’héritage que la gauche a légué de la catastrophe antimoderne de 1939-1945 s’effrite. Compagnon n’hésite pas, en dernier recours, à valoriser les antimodernes comme « réactionnaires de charme », et à revendiquer la liberté que porte en elle la critique antimoderne. Si l’on peut regretter dans cette « histoire des idées » l’absence d’une analyse des conditions matérielles et sociales qui nuancerait peut-être la notion de liberté, on reconnaît dans cet essai la puissance démonstrative d’une analyse fine et clairement argumentée d’un phénomène culturel de longue durée, qui fournit de nombreuses pistes pour aborder les grandes questions à la croisée du politique et du littéraire.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 24, 2006 : , p. 210-212.
Auteur(s) : DAGAN (Yaël)
Titre : Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes : Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 2005, 464 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article110

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