Revue d’histoire intellectuelle

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Bastien Cabot : « À bas les Belges ! » L’expulsion des mineurs borains (Lens, août-septembre 1892), préface de Christophe Prochasson, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, 170 p.

lundi 27 novembre 2017

Dans ce livre extrêmement dense, à l’écriture serrée, Bastien Cabot explore un événement troublant. Les violences commises dans le Pas-de-Calais lors de l’été 1892 contre des mineurs belges originaires de la région voisine du Borinage. Ce mouvement, conséquence d’une simple rixe entre une poignée de mineurs français et belges, fit quelques blessés et conduisit en six semaines à l’expulsion d’un millier de Borains sous les cris de « À bas les Belges ! » Les élus, les syndicats, les compagnies minières, l’État, la presse se mobilisèrent et la justice française fut prompte à condamner les fauteurs de troubles. Mais le président de la République Sadi Carnot, en voyage officiel à Lille, prononça la grâce des soixante-dix condamnés dès octobre 1892. Tout fut fait par les acteurs pour renvoyer cet événement dans les limbes de l’oubli.
Le travail de Bastien Cabot s’inscrit dans un mouvement imprimé par une nouvelle génération d’historiens du social, parmi lesquels Marion Fontaine, membre de notre revue, qui depuis quelques années se penchent sur ce terrain si riche qu’est le monde des mineurs après les travaux classiques de Marcel Gillet, Joël Michel et Rolande Trempé.
Longtemps l’événement en question a été présenté comme une réaction des mineurs français à la décision des compagnies d’embaucher à moindre coût des travailleurs belges. Face à une sorte de dumping social, les ouvriers auraient simplement défendu leurs droits. C’est notamment l’interprétation que livra Charles Tilly en 1986. Bastien Cabot se démarque de cette lecture compréhensive que les faits semblent largement invalider. Pourquoi a-t-on cependant et très vite cherché à fournir une sorte d’alibi à ces mineurs français qui eurent recours à la violence et firent montre de xénophobie. La raison en est assez simple ; comme ­l’observe Christophe Prochasson qui préface l’ouvrage : « Il n’est pas agréable d’assister au spectacle de la violence que les plus faibles retournent contre de plus faibles encore ». La question de la xénophobie ouvrière dérange et toute la difficulté est d’essayer d’en comprendre les ressorts sans tomber dans l’excès inverse : la condamnation morale. Christophe Prochasson a raison de souligner combien le travail de Bastien Cabot est d’une rigueur absolue en ce domaine et qu’il ne conduit pas à considérer les dominés « comme une fange abominable », travers d’une certaine littérature récente dont un exemple nous est donné par le pénible et complaisant roman d’Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule. Ni excuse ni condamnation, les faits et la force de l’analyse bien plus décapante.
Appelant à se débarrasser de la frilosité marxiste envers les attitudes nationalistes et chauvines, Bastien Cabot montre que ce mouvement violent n’est donc pas une forme émeutière de défense des intérêts collectifs, une tentative de reprise en main du marché local du travail. Cette flambée xénophobe n’est tout d’abord pas un acte isolé. L’auteur note que, tout au long du xixe siècle, on voit apparaître ce type d’explosion. On sait qu’en 1893, à Aigues-Mortes, plusieurs ouvriers italiens furent même tués dans un déchaînement qui marqua bien plus les esprits que celui que subirent les Borains.
L’auteur étudie d’abord les conditions dans lesquelles cette violence se déroula. Il évoque la temporalité et l’espace spécifiques au monde de la mine. Il met en évidence la disposition des lieux, la répartition des populations, l’identité tout à fait particulière d’un monde qui n’est ni la ville ni la campagne, ce qui permet de mieux comprendre le contexte et le déroulement de l’action. Il insiste aussi, à bon droit, sur le fait que les mineurs apparaissent comme une avant-garde de la classe ouvrière ce qui explique pour beaucoup la volonté immédiate de dissimuler le caractère nationaliste et xénophobe de ce mouvement. Il faut bien avouer que ces violences constituent un profond démenti à l’idéal internationaliste porté par le mouvement ouvrier, dont Bastien Cabot montre d’ailleurs toutes les ambiguïtés chez des élites socialistes qui servent souvent un double discours.
Ces élites éprouvent un profond malaise face à ce débordement, comme les pouvoirs publics d’ailleurs. Elles tentent non seulement de le juguler mais aussi de démentir, contre l’évidence, tout sentiment anti-belge. Le rôle du député Basly, figure essentielle du monde minier, est ici analysé avec soins. Les syndicats essaient de réorienter le mouvement dans une négociation avec les compagnies. Les condamnations rapides traduisent la volonté de mettre fin à ces violences dans les meilleurs délais, mais la grâce accordée immédiatement par Sadi Carnot témoigne du désir d’effacer les traces de ces événements. À cet égard, on soulignera l’analyse de la mise en récit de cet événement par les journaux, les autorités, les élites ouvrières, etc.
Bastien Cabot s’intéresse aussi au sort des mineurs borains lors de leur retour au pays, en étudiant la prise en charge par les autorités belges de ces réfugiés qui ont laissé derrière eux tous leurs biens, dans une ambiance d’exode assez pathétique. Curieusement les réactions anti-françaises furent peu significatives.
La force de l’analyse proposée par l’auteur tient à ce qu’il montre comment ce mouvement xénophobe et violent s’inscrit dans un processus de construction nationale encore à l’œuvre sous la IIIe République. La blessure de la Guerre de 1870 est loin d’être refermée. La France entend faire face à sa faiblesse démographique en aménageant son droit de la nationalité afin d’intégrer dans le corps national de jeunes gens qui pourront servir sous les drapeaux. La loi de 1889 qui ouvre le droit du sol est toute fraîche. Et c’est autour de la naturalisation – la francisation – des mineurs belges que va se résoudre le conflit. En substance, on dit à ces ouvriers : « Devenez Français et vous n’aurez plus de problèmes. »
L’autre question essentielle, qui ne manque de nous ramener à des débats contemporains, est celle du protectionnisme ouvrier qui consiste à réserver des emplois aux nationaux, particulièrement dans des secteurs stratégiques comme l’énergie. On voit cette idée prospérer dans les débats et dans les textes comme le décret Millerand de 1899 qui impose des quotas de nationaux aux entreprises soumissionnant à des marchés publics. Des propositions de loi sont déposées pour taxer les salariés étrangers. Cela confirme qu’est apparue à cette époque l’idée d’une consubstantialité du marché du travail et du territoire national, aujourd’hui encore à l’œuvre dans une Europe où pourtant la circulation des travailleurs est libre.
Naturellement, on ne peut lire ce livre sans avoir à l’esprit le poids du vote Front national dans le bassin minier à notre époque. Les situations sont sans comparaison, mais on peut imaginer que des ressorts psychologiques et un certain imaginaire peuvent encore être mobilisés. En tout état de cause, ce travail important engage à affronter ce phénomène avec lucidité et raison.
Éric Thiers

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