Revue d’histoire intellectuelle

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Thomas Hirsch : Le temps des sociétés. D’Émile Durkheim à Marc Bloch, Paris, Éd. de l’École des hautes études en sciences sociales, coll. « En temps & lieux », 2016, 471 p.

par Christophe Prochasson

lundi 27 novembre 2017

On a coutume de présenter les deux ou trois dernières décennies du xixe siècle et les deux ou trois premières du siècle suivant comme l’une des périodes les plus brillantes de l’histoire des sciences sociales. Certes, la Première Guerre mondiale vint mettre un coup d’arrêt à un essor comparable à celui qui avait porté les sciences de l’homme un siècle plus tôt. Thomas Hirsch ne renverse pas cette interprétation appréciative qui célèbre et classe plus souvent qu’elle ne critique et analyse. Les noms sur lesquels sa belle étude s’appuie composent un indiscutable Panthéon en bien des disciplines : Émile Durkheim, Lucien Lévy-Bruhl, Marcel Mauss, Henri Hubert pour la sociologie et l’ethnologie, Marcel Granet pour la sociologie de la Chine ancienne, Maurice Halbwachs pour la mémoire collective, Charles Blondel pour la psychologie, Marc Bloch et Lucien Febvre pour l’histoire. Il y ajoute des figures plus discrètes dont il souligne cependant l’importance scientifique : Maurice
Leenhardt, Jacques Soustelle et Henri Lévy-Bruhl auxquels sont consacrées des pages très instructives, Georges Dumézil, Paul Fauconnet et quelques autres.
Ce qui se dégage de la lecture du livre n’est pourtant en rien l’histoire d’un triomphe annoncé. Hirsch a soigneusement évité la reconstitution historique d’une école dont l’existence – comme il le rappelle très pertinemment – est une invention ex post. Que Durkheim se soit posé et ait été sculpté, de son vivant même, comme un chef d’école, celle de la « sociologie française », dissimule l’histoire de controverses, d’écarts et de dissidences que Thomas Hirsch restitue avec beaucoup de clarté et de précision.
Son livre retrace d’abord des parcours intellectuels qu’il saisit dans leurs intersections avec leurs environnements scientifique et social. La réception critique des ouvrages, telle qu’il est possible de la reconstituer grâce aux dépouillements des revues et des correspondances privées, comme le niveau de leur diffusion, sont l’objet de développements neufs. L’auteur n’oublie pas non plus de situer ses savants dans leur carrière et d’en préciser le profil et l’évolution disciplinaires : souvent normaliens, agrégés de philosophie, plus rarement d’histoire, tôt repérés pour leur talent par d’excellents recruteurs, ils viennent renforcer les rangs d’une discipline en voie de constitution : la sociologie. Certains, comme Marcel Mauss, s’en éloignent pour développer une œuvre plus autonome, d’autres, tels le psychologue Charles Blondel, voire les historiens Marc Bloch et Lucien Febvre, en importent l’esprit dans leur propre discipline, quitte à conserver une méfiance envers la sociologie considérée comme encore trop versée dans l’exercice philosophique, voire métaphysique. Mais tous en retiennent néanmoins le cœur : accorder à la perspective sociale un primat, faire du collectif la seule échelle vraiment pertinente de la science de l’homme. L’homme – celui-là n’a d’ailleurs pas cours – n’évolue que dans le social où il s’épanouit, évolue et s’affirme.
Cet effort de synthèse n’est pas le seul intérêt d’un ouvrage qui eût peut-être gagné à être un peu plus généreux avec les travaux, nombreux, qui l’ont précédé sur ces questions. Le centre de l’enquête, qui rend le livre si intéressant et pour tout dire profond, réside dans la façon dont la sociologie durkheimienne et ses alliés plus ou moins proches ont traité la question du temps. Derrière cette grande et fondamentale question, évidemment contemporaine des recherches d’Henri Bergson et de l’œuvre de Marcel Proust, s’en love une seconde : le progrès, et peut-être même une troisième : la raison.
Thomas Hirsch insiste beaucoup sur la « crise du progrès » qui hante ces grands esprits inquiets, placés à la veille d’une Première Guerre mondiale, qui en fauchera plus d’un, puis d’une seconde, qui marquera une nouvelle étape dans l’effacement d’une tradition intellectuelle qui était parvenue, tant bien que mal, à se relever des ruines de la Grande Guerre.
La montée en puissance des sciences sociales bouscule les certitudes issues d’un xixe siècle fort de sa confiance dans la raison et le progrès. Le point de vue relatif sur les choses, promu tout à la fois par les sœurs rivales et complices que devinrent sans trop tarder l’histoire et la sociologie, vint placer devant d’insurmontables contradictions des savants déchirés entre leurs découvertes presque épouvantables et leur attachement politique aux idées de progrès et de raison. Ne le montrèrent-ils pas, pour les plus anciens, au moment de l’affaire Dreyfus dont ils furent des acteurs engagés, au nom même de la science ?
Si, comme l’écrit Henri Hubert en 1901, le « temps est l’objet de représentations collectives », alors tout ce qui lui est associé, comme le progrès, l’est aussi. Les conséquences d’un tel constat, appuyé sur des enquêtes de terrain autant que sur des dialogues interdisciplinaires féconds, sont absolument dévastatrices. Tous eurent donc à cœur de redessiner, autant que faire se pouvait, la maquette du progrès. Tous se débattirent, parfois avec une rage presque désespérée, pour démêler le fil du temps. C’est ce que rend avec efficacité le livre de Thomas Hirsch.
Deux cas, auxquels sont consacrés deux chapitres chacun, sont étudiés avec une attention particulière parfaitement justifiée. Le premier est celui de Lucien Lévy-Bruhl. La publication en 1922 de La mentalité primitive ouvrit un débat qui plaça son auteur au centre des sciences sociales jusqu’à sa mort en 1939. Est-ce ce statut d’éminence académique qui lui valut d’être considéré par Halbwachs sous le jour peu flatteur d’un savant « vaniteux comme un paon » ? Son occultation ultérieure, résultant beaucoup d’une réception remplie de malentendus, notamment autour de l’adjectif « primitif » à l’endroit duquel, il faut en convenir, Lévy-Bruhl lui-même ne fut pas toujours constant, a presque écarté ce grand savant de l’histoire légitime des sciences sociales. Or non seulement le livre de 1922 consacre la notion de mentalité, appelée à des usages renouvelés après la Seconde Guerre mondiale, mais son auteur y propose de surcroît une approche du temps social qui polarisa bien des débats et des recherches.
Avec des nuances marquées au fil des années et des échanges nés de ses thèses, Lévy-Bruhl proposa une perception « mentaliste » du temps. Il y oppose un temps du mythe sans épaisseur réelle, quoique le passé l’emporte sur le futur, où se déploie la « mentalité primitive » à un temps immédiat propre aux sociétés modernes, davantage tournées vers le futur et plus ouvertes à l’innovation, crainte par les « sociétés primitives » redoutant toujours la contrariété des ancêtres.
Deux chapitres sont également consacrés à Maurice Halbwachs, sociologue longtemps négligé de l’épopée durkheimienne et depuis peu rétabli dans ses droits de grande figure de la sociologie du siècle dernier. En 1925, sortit des presses un ouvrage poussant plus loin que Durkheim une « radicalité sociologique » (p. 195) appliquée à l’étude de la mémoire. Les cadres sociaux de la mémoire met en place une théorie sociologique du psychisme, contrant les efforts en cours de Bergson, entièrement tournés vers la saisie d’une « durée » propre aux individus isolés de leur environnement social. La mémoire, souligne surtout Halbwachs (mémoire qu’il ne distingue pas de l’histoire), n’est en rien un stock neutre de souvenirs stabilisés. Elle est une fabrique de souvenirs gouvernés par les nécessités présentes.
Le deuxième volet de sa réflexion, publié de façon posthume en 1950 après sa mort au camp de Buchenwald en mars 1945, est fidèle à ses premières études. La mémoire, jamais traitée sur un mode individuel, surgit toujours au sein de groupes, chacun disposant d’un temps particulier à l’origine de mémoires singulières. Ce qui lui vaut une distinction majeure entre un temps collectif (réel) et un temps social (abstrait) s’imposant par convention à chacun, quelles que soient ses appartenances. Selon Hirsch, cette approche globale, fait de l’analyse de la mémoire le « point d’arrivée de la sociologie durkheimienne » (p. 267).
Le livre se clôt sur un épilogue qui laisse entrevoir une sortie de crise. Le marxiste Georges Gurvitch, d’un côté, le socialiste libéral Raymond Aron, de l’autre, tous deux successeurs infidèles de Durkheim, en rupture avec la tentative du « fondateur » de réparer un progrès et une raison en perdition. Tentative vouée à l’échec selon eux. Pour le premier, la réappropriation sociologique de l’œuvre de Marx, pour le second, la prise en charge, consciente et calculée, d’une incertitude assumée, rouvrait les voies prometteuses de la raison et du progrès. Sommes-nous tout à fait émancipés de ces deux cheminements ?

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