Revue d’histoire intellectuelle

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Willy Gianinazzi : André Gorz. Une vie, Paris, La Découverte, 2016, 384 p.

par Christophe Prochasson

lundi 27 novembre 2017

Le réveil de l’intérêt pour la pensée d’André Gorz, sensible avant même sa disparition en 2007, n’est pas le fruit du hasard. Essayistes, chercheurs et universitaires, militants politiques aussi, ont trouvé chez André Gorz de quoi réarmer une réflexion politique en mal de repères.
Le passionnant livre de Willy Gianinazzi ne nous brosse cependant pas le portrait d’un chef de file. Chez Gorz, nulle volonté de fonder un mouvement ni même une nouvelle école. Le philosophe est d’abord un quêteur autant qu’un éveilleur, un découvreur autant qu’un critique. Ce dévoreur de livres, au regard perçant, ne s’est jamais laissé enfermer dans le moindre carcan doctrinal. Il picore et confère à ce qu’il capte des couleurs toujours inédites. Dialecticien impénitent, il est allergique à toute rigidité doctrinale. Sa vie elle-même, que Willy Gianinazzi restitue avec une pudeur d’une puissante élégance, est marquée de pas de côté qu’explique d’abord une vocation entièrement habitée par la volonté de savoir et de comprendre.
Le livre est riche de deux enquêtes complémentaires. La première, qui emporte le livre de bout en bout, vise à dessiner le cours d’un cheminement politique et intellectuel. Une telle entreprise impliquait une plongée dans les nombreux débats de l’après-guerre au sein desquels Gorz évolua. Lancé aux côtés de Sartre comme l’un des principaux animateurs des Temps modernes, frotté d’un marxisme hétérodoxe, puis immergé par sa longue collaboration au Nouvel Observateur sous le pseudonyme de Michel Bosquet et par sa proximité avec le PSU dans le milieu complexe d’une gauche décomposée à la recherche de nouvelles voies, de la fin des années cinquante à la fin de la décennie suivante, André Gorz devint, dès les années soixante-dix, vraisemblablement sous l’empire de l’influence d’Ivan Illich, l’une des premières grandes figures de l’écologie politique. Son avant-gardisme théorique, qui se mesure aussi à ses positions sur le revenu universel (notamment dans son livre Les chemins du paradis), est tout à fait frappant.
Avec une clarté jamais prise en défaut, Willy Gianinazzi parcourt une œuvre touffue, faite de constances mais aussi d’évolutions voire de rebroussements assumés. Gorz est le contraire d’un esprit dogmatique quoique les principes qui fondent sa pensée fussent ceux d’une vie. Après avoir intensément vécu Mai 68 et développé une virulente critique de l’Université dont il appelait au démantèlement, ce marxiste fidèle sut faire en 1980 ses Adieux au prolétariat. S’en prenant à l’un des dogmes coupables selon lui d’avoir perdu la gauche dans les allées d’un productivisme qui lui interdit de s’émanciper du capitalisme, ce livre important en ébranla plus d’un. Sans abandonner la critique marxiste du capital, il s’en prend à la philosophie de l’histoire et à l’esprit religieux de Marx. Il y avance aussi l’idée de la fin du travail, résultat de la désindustrialisation et de la montée en force du temps libre.
Dès lors, Gorz s’engagea dans une tout autre voie critique. La fin du travail, la décroissance qu’elle impose, la remise en cause de modes de consommation suicidaires, l’avenir de la planète occupèrent le centre de ses réflexions. Il fut l’un des premiers à soulever la question d’un réchauffement climatique : en 1954, il publia une chronique dans Paris-presse dans laquelle il relayait la prévision que la terre se réchauffe d’un degré par siècle…
Willy Gianinazzi évoque avec une érudition impeccable les rencontres, controverses, échanges et débats entre Gorz et ses contemporains. Pour mener à bien sa tâche, et selon les méthodes de la meilleure histoire intellectuelle démarquée d’une histoire des idées sans relief, il mobilise non seulement tous les recoins de l’œuvre de Gorz – rien n’échappe à sa vigilance et en plusieurs langues chez cet auteur plurilingue ! –, mais aussi les archives personnelles de Gorz déposées à l’IMEC où gisent des correspondances d’un haut intérêt.
Gorz croisa le chemin des plus grands théoriciens de son temps qui en marquèrent la vie intellectuelle. Tous reconnurent en Gorz un des leurs : Illich, Marcuse, Sartre, Trentin, Touraine et combien d’autres entretinrent avec lui des liens qui ne s’éteignirent qu’à la mort des uns et des autres. À la fin de sa vie, André Gorz avait atteint une remarquable notoriété internationale. Vosnon, dans l’Aube, où André et son épouse Dorine s’étaient installés au début des années quatre-vingt, devint un lieu de pèlerinage où se rendirent jeunes et moins jeunes pour s’entretenir avec cet inlassable théoricien.
La biographie de Willy Gianinazzi comprend un second volet qui ne se détache en rien de l’analyse de ses idées. Informer sur ce que fut « la vie » (telle est le sous-titre de l’ouvrage) de Gorz s’imposait. Lui-même eut le soin de publier en 1958 une autobiographie, Le traître, révélant son sentiment d’avoir toujours vécu une vie décalée au regard de ce que l’on aurait pu attendre de lui. Tout entière vouée à l’écriture, la vie de Gorz n’en recèle pas moins des éléments non littéraires sur lesquels appuyer la compréhension de l’écrivain. Et c’est un récit attachant que livre ici Gianinazzi avec toute la retenue nécessaire.
Une jeunesse sans histoire apparente et protégée des grands drames de l’histoire. Et pourtant derrière ce confort, les bouleversements de l’exil, la violence de l’antisémitisme dont un père distant voulut protéger sa famille par l’abandon du patronyme juif Hirsch au profit de Horst, une mère peu aimée furent sans nul doute à l’origine de failles dissimulées derrière l’absolu d’un engagement intellectuel.
Car la vie de Gorz fut austère, parfois rude, longtemps fragilisée par l’impécuniosité, mais magnifiquement illuminée par la rencontre en 1947 de celle qu’il ne cessa d’aimer d’un amour qui conduisit les deux époux à vouloir quitter la vie ensemble. Le dernier chapitre du livre aborde avec une tendresse touchante ce qui permet de mettre au jour l’authenticité absolue de deux êtres dans leurs relations réciproques, mais aussi sans doute avec les autres comme avec les idées qu’ils défendirent. Comme chez les anciens Grecs, la philosophie gorzienne est un art de vivre autant que le déroulé d’une pensée.
Ici réside en effet tout à la fois la force et la faiblesse du système gorzien, si l’on ose avoir recours à un terme aussi pompeux pour une pensée si ouverte. Vivant de peu, écarté de la vie urbaine, surtout après que le couple eut décidé de s’installer à Vosnon, cultivant une frugalité qui passait volontiers pour de l’avarice, Gorz fut un décroissant conséquent et un écologiste cohérent. Telle est sa force.
Sa faiblesse fut peut-être de penser que ce modèle de vie ait pu correspondre à la « bonne vie » de tous les humains qui composent la société contemporaine, telle qu’elle est, où la notion de « besoin » est si aléatoire et dans la dépendance de trajectoires sociales et culturelles très contrastées. La représentation que l’on se fait du travail est toujours plus ou moins dans la dépendance de l’expérience que l’on en a. Gorz est philosophe. Il lit certes les sociologues du travail ou ceux qui s’en approchent. Mais à ce que Willy Gianinazzi nous apprend de sa vie, l’on comprend que le monde du travail salarié ne pouvait manquer de lui apparaître sous le jour d’un enfer dont il convenait de s’émanciper. Voilà pourquoi il était si important de s’attacher à rendre de sa vie le tableau que nous en donne son biographe. Un lien existe toujours entre la vie et la pensée d’un auteur, encore faut-il pouvoir montrer en quoi il se manifeste. Gianinazzi le fait avec talent et tact : la vie de Gorz appartient tout entière à son œuvre philosophico-politique.

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