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Dominique Kalifa : La véritable histoire de la « Belle Époque », Paris, Fayard, 2017, 296 p.

par Christophe Prochasson

lundi 27 novembre 2017

L’art de la chrononymie trahit toujours les rapports que les sociétés entretiennent avec leur passé. De ce constat empirique, on peut déduire que nommer le passé révèle la relation que l’on cultive avec un présent plus ou moins satisfaisant. À l’appui de cette idée, Dominique Kalifa, l’un de nos meilleurs historiens du second xixe siècle, s’est employé à mettre au jour les mille facettes, le plus souvent scintillantes, de la « Belle Époque ». Il en conclut avec force arguments, puisés dans une histoire culturelle de vaste ampleur (littérature, cinéma, photographie, chanson, expositions, histoire savante, etc.) et un savoir consommé adossé à une riche bibliographie internationale, que ces quelques décennies, à cheval sur deux siècles, se présentent comme « un imaginaire, un temps construit et reconstruit par la nostalgie ».
Que de grandes questions affleurent derrière cette enquête érudite ! Qu’est-ce qu’avoir conscience de son temps ? Comment s’élaborent et se diffusent les représentations du passé dans l’ensemble d’un corps social toujours différencié, aux aspirations, aux intérêts et aux cultures contrastées voire antagonistes ? Quelle relation entre le passé individuel (sa jeunesse enfuie) et un passé collectif enjolivé ou mis en accusation ? Comment s’opère la réinvention permanente qu’est le passé, toujours insaisissable, toujours en butte aux remodelages que lui imposent l’état du présent et les attentes de l’avenir ?
À toutes ces interrogations au cœur de la réflexion commune des historiens, Kalifa apporte des réponses nourries de son observation des métamorphoses de la Belle Époque. Celles-ci sont d’ailleurs de faible intensité tant la Belle Époque conserve une constante attractivité, en dépit de quelques inflexions affaiblissant sa durable capacité de séduction. Si proche et si lointaine à la fois, elle est l’espace-temps où se répand la nostalgie de ceux qui boudent leur contemporanéité. Dans les temps maussades, on y respire une légèreté heureuse, dans les moments de doute, on y trouve la certitude des commencements, dans les périodes graves, on y entrevoit l’optimisme qu’apporte la foi, presque naïve, dans le progrès.
Dominique Kalifa rassemble ces différentes représentations, entre lesquelles il serait vain de trancher, selon une chronologie étendue à l’ensemble du siècle dernier, effleurant même les premières années du nôtre. Nulle position de surplomb ne saurait être à même de dire qui avait raison. Nul ne pourrait défendre la supériorité de l’un de ces romans de la Belle Époque sur l’autre, tous d’ailleurs si ressemblants.
Il y eut d’abord le temps même de la « Belle Époque » où l’on n’avait si peu conscience d’être ce que l’on devint. Kalifa n’en récapitule pas moins comment le temps, qui devint l’une des grandes affaires du moment, interpelle ceux qui sont alors plongés dans des années où se bousculent remises en cause, ruptures, innovations. L’année 1913 est devenue plus tard l’année par excellence des avant-gardes. Mais qui en eut alors conscience ? La mode du déclin, de la décadence, de la crise, celle aussi qui porte à critiquer le progrès et ses prétendues conquêtes l’emporte sur toute conscience enchantée. Ce n’est guère avant 1945 que l’on apprécia à sa juste mesure l’explosion avant-gardiste d’une époque réduite parfois à ses audaces polissonnes. En février 1947, la sortie du film documentaire de Nicole Vedrès, Paris 1900, fit beaucoup pour rectifier cette image convenue.
Puis vint le temps de l’invention de l’époque 1900. Celui-ci s’enracine dans un premier après-guerre désireux de surmonter la grande épreuve qui vit la civilisation vaciller. La Belle Époque ne porte pas encore son nom. Elle n’en est pas moins gratifiée des propriétés avantageuses qui en firent une référence dans le monde entier, riche aussi de son mariage avec une capitale, Paris, dont l’éclat repose beaucoup sur un légendaire mondain dont savaient s’emparer artistes, écrivains, créateurs, intellectuels mais aussi publicitaires et marchands.
Sur cette base s’éleva progressivement une « Belle Époque » dûment nommée dans les années 1940 et qui, malgré ses critiques, tel l’un de ses plus redoutables adversaires, Paul Morand, la dépeignant dans 1900 publié en 1931 comme une période aussi nulle que prétentieuse, bénéficia de l’attention obsessionnelle de la littérature (Martin du Gard, Romains, Aragon, Duhamel, etc.) et du cinéma, sur lequel insiste Kalifa.
Les années 1960 marquèrent enfin les grandes heures de la Belle Époque. On relance Maxim’s et le Moulin Rouge. On publie les souvenirs et les mémoires qui témoignent d’un temps qui s’efface peu à peu dans une nation en voie de modernisation accélérée. Le Paris de la Belle Époque connaît de rudes coups. Les derniers témoins disparaissent. Si la décennie suivante repousse ce temps dans l’ordre des choses d’avant-hier, celles qui n’ont plus droit de cité au balcon des mémoires vives, quelques résistances se font jour. Le climat des années 1968 réveille la nostalgie des luttes conduites par les dominés : anarchistes, ouvriers syndiqués, féministes de la première heure sortent de l’obscurité où les avait laissés une Belle Époque abordée par le versant de ses élites.
La dernière séquence est celle qu’anime la fin du xxe siècle en écho à sa flamboyante devancière. Notre revue, créée en 1983, n’est-elle pas un petit grain dans le jeu de ces « temps mêlés » qu’évoque en conclusion Dominique Kalifa ? Nous lui concéderons cette négligence ! Cette résonance des deux fins de siècle le retient d’ailleurs moins comme l’atteste son silence sur l’ouverture du Musée d’Orsay au début des années 1980 comme sur le projet avorté d’une nouvelle exposition universelle à la fin de la décennie qui eussent, l’une et l’autre, permis d’évoquer une étrange réactivation de la Belle Époque, dominée cette fois-ci par sa muséification. La patrimonialisation d’un temps peut-elle signifier autre chose que son évanouissement comme source active d’inspiration et sa réduction à l’état d’une impuissante nostalgie ? La Belle Époque, nous l’avons pourtant tant aimée !

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