Revue d’histoire intellectuelle

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Emmanuel Jousse : Les hommes révoltés. Les origines intellectuelles du réformisme en France (1871-1917), Paris, Fayard, 2017, 480 p.

lundi 27 novembre 2017

Comment le socialisme français pouvait-il recréer une vision d’une société transformée après un xixe siècle de traditions révolutionnaires, elles-mêmes tellement bouleversées par la Commune de Paris ? Devrait-il réaffirmer la tradition révolutionnaire, avec le rejet radical du passé qu’elle impliquait ? Ou, plutôt, devrait-il changer d’optique en embrassant les changements capables de se dérouler dans le présent ? Quand des socialistes réformistes voulurent changer le regard socialiste et le porter davantage vers la souffrance humaine dans la société du présent, ils furent critiqués par ceux qui se voulaient les porteurs d’une tradition « marxiste orthodoxe ». Cette tradition allait devenir un courant majoritaire, non seulement dans le parti socialiste du xxe siècle mais aussi dans le monde intellectuel des historiens de la IIIe République et ce, jusqu’aux années quatre-vingt.
Voici donc deux questions historiographiques qui méritaient d’être posées et qu’Emmanuel Jousse a poursuivies avec beaucoup d’érudition dans ce livre fondamental non seulement pour l’étude du réformisme en France, mais pour aussi pour l’histoire de la IIIe République tout court. La première question porte sur le discrédit du réformisme en tant que tradition politique à gauche. Certains des socialistes réformistes n’étaient d’ailleurs pas convaincus de la valeur du terme « réformiste » en tant que tel –, même si Benoît Malon et Alexandre Millerand le revendiquaient comme assez approprié pour leur propre cas. Mais d’autres, parmi leurs plus proches amis et collègues, préféraient le terme « idéaliste » ou même « libertaire », comme l’a bien montré Philippe Chanial dans ses travaux sur Eugène Fournière. On voit bien là que le terme réformiste, qui a été très utilisé par l’historiographie d’extrême gauche, désigne en réalité un ensemble beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît et très flou.
La seconde question historiographique est plus complexe et va plus loin dans l’histoire intellectuelle et philosophique de la démocratie française. Du fait de l’hégémonie du binôme révolution/réforme (que Christophe Prochasson avait scruté dans un numéro de cette revue [1]), les historiens se sont beaucoup penchés sur les problèmes liés aux relations des hommes politiques au pouvoir. Mais lorsque le débat tourne autour de ce binôme, il reflète surtout la domination intellectuelle des révolutionnaires, pour qui l’essentiel est d’inscrire le socialisme français dans un dispositif politique qui prend pour base l’État et son rôle dans la transformation de la société. Les révolutionnaires, évidemment, attendent de l’État qu’il soit conquis, dans un processus qui rendra aux prolétaires le pouvoir de gérer l’industrie et de réorganiser la société. En étudiant la tradition réformiste française, les historiens eux-mêmes sont obligés d’élargir leur optique intellectuelle en se demandant si, finalement, le socialisme peut se réduire à une question de politique gouvernementale.
Le langage et les étiquettes qui sont appliquées aux différentes positions historiques des socialistes français ont, en tous les cas, été pour longtemps teintés de ce binôme et envisagés à travers lui. Emmanuel Jousse a le mérite sur ce point de remettre au jour des débats très détaillés et depuis longtemps oubliés du socialisme français après 1871. L’historiographie traditionnelle n’a pas vraiment su où commencer dans la quête pour comprendre un mouvement intellectuel et politique multiforme et disparate. C’est ainsi que les historiens n’ont que récemment souligné l’influence socialiste dans les commissions parlementaires, dans les débats de la Chambre où, même quand ils étaient dans l’opposition, la manière dont leur participation au débat républicain avait pu influencer le travail du gouvernement. Emmanuel Jousse souligne encore, pour la période 14-18, le travail d’Albert Thomas, le technicien qui voulait que la transformation du pays se poursuive par le développement de la social-démocratie, menée par des hommes politiques socialistes poursuivant l’effort de guerre.
Il demeure bien sûr essentiel pour l’historien du socialisme français de comprendre les grandes joutes, les congrès socialistes et leur préparation dans les débats intenses de la commission administrative permanente du parti. Mais pour mieux saisir les questions profondes que pose la tradition « révoltée » du réformisme socialiste, Emmanuel Jousse nous propose une lecture très fine des textes et des débats qui se déroulaient vers la fin du xixe siècle. C’est tout un monde intellectuel, politique et partisan qu’il évoque, riche, complexe, bouillonnant avec ses personnalités singulières, passionnées, controversées. Il nous rappelle que ce monde est né de l’entrecroisement des groupes ouvriers à Paris après la Commune et des théoriciens exilés qui rentrent en France vers la fin des années soixante-dix, qu’il s’agisse de réformistes et d’anciens communards tels Georges Renard et Benoît Malon, ou d’autres qui ont été inspirés plutôt par Marx et Engels, tel Jules Guesde. D’un côté, donc, c’est ce contexte temporel qui définit l’existence du réformisme socialiste, celui d’une IIIe République qui permet l’entrée en démocratie de représentants du mouvement ouvrier, et qui leur offre l’arène par excellence pour le débat social – l’hémicycle du Palais Bourbon, où l’on entend chanter l’Internationale dans ce moment évoqué par l’image choisie pour la couverture du livre.
Pour les réformistes, l’attachement continu à la tradition révolutionnaire s’expliquait, non par le prolongement perpétuel de l’époque révolutionnaire (de 1789 aux mouvements de la fin du xixe siècle), mais par une compréhension restreinte de l’effort révolutionnaire, comme aspiration au changement social immédiat. Ils estimaient pour leur part que cette notion de rupture temporelle, provenant du moment 1789, était erronée, sans pour autant dénier l’importance de l’aspiration fondamentale pour le changement. Emmanuel Jousse met l’accent ainsi sur la science, la sociologie, la technique sociale comme moteur du changement dans la pensée des réformistes, et c’est ainsi, je crois, que l’on peut poursuivre le débat, en démontrant que ce socialisme sociologique croit bien dans la valeur des idéaux des générations révolutionnaires, bien qu’il voit le changement comme un processus quotidien, au lieu d’un processus relégué dans un futur incertain.
La leçon la plus importante à tirer de ce livre tient peut-être dans ceci : c’est en poursuivant le mouvement d’idées qui noue les réformistes aux courants sociologiques du premier xxe siècle que nous pourrons peut-être saisir le mieux leur originalité et leur pertinence dans le débat politique contemporain. Comme Jousse le démontre, « les socialistes du Parti ouvrier comme ceux de la Revue socialiste lisent le monde au prisme de jugements synthétiques a posteriori, c’est-à-dire fondés sur l’expérience, alors que leurs adversaires admettent la prévalence des jugements analytiques, ou synthétiques a priori, qui ne sont que les déductions logiques d’un concept ». Et l’historien de poursuivre : « La nuance […] fonde […] la mobilité des réseaux et des idées. » (P. 195-196.) Et pour les socialistes d’aujourd’hui, le défi demeure toujours celui, rhétorique, qui est au cœur du livre d’Emmanuel Jousse, c’est-à-dire de trouver la meilleure façon d’expliquer comment le changement radical peut être perçu comme compréhensible, intime, proche de nous. C’est la tâche de l’historien de jeter une lumière nouvelle sur l’expérience des sociétés modernes et de démontrer la pérennité de la revendication de la justice sociale. Avec ses travaux de fond, Emmanuel Jousse nous offre une lumière particulièrement brillante sur des débats qui n’ont cessé d’être renouvelés depuis 1914.
Julian Wright


[1] Le réformisme radical : Mil neuf cent, 30, 2012.

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