Revue d’histoire intellectuelle

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Charles Coutel, Éric Thiers (dir.) : La pensée politique de Charles Péguy. Notre République, Toulouse, Éd. Privat, 2016, 264 p.

par Marie Laurence Netter

lundi 27 novembre 2017

Charles Coutel, Éric Thiers (dir.) : La pensée politique de Charles Péguy. Notre République, Toulouse, Éd. Privat, 2016, 264 p.
Péguy généreux, agressif, mystique et pragmatique, patriote, politique et homme de foi. Péguy est tout cela à la fois et, si l’on ose dire, rien que cela ; c’est-à-dire que l’on ne saurait distraire un seul de ces qualificatifs, pour l’isoler et en faire le fil rouge de sa pensée, celui qui expliquerait tout. Insaisissable Péguy, sans aucun doute, surtout si l’on cherche à le faire entrer dans une logique récupératrice qui est précisément le contraire de ce qu’il est. Car tout au long de sa vie qui s’achève comme il a vécu, de manière tragique et grandiose, Péguy a d’abord été exigeant avec lui-même dans sa quête d’authenticité ; une quête qui l’amène à remettre en question ses propres certitudes en fonction de l’évolution des hommes et du cours des événements. Ce qui ne signifie pas qu’il se renie, mais que sa fidélité n’est pas celle des apparences.
Le présent ouvrage, qui fait suite à un colloque célébrant le centenaire de la mort de Péguy le 5 septembre 1914, nous propose, avec beaucoup de subtilité et d’intelligence, une lecture du lien qu’il a tissé entre politique et mystique. Mais il va plus loin en publiant, en guise de conclusion, plusieurs textes de Péguy lui-même qui sont, in fine, comme l’apothéose d’un exposé remarquable par la clarté avec laquelle il nous amène à comprendre la fidélité de la pensée de Péguy à elle-même. Et fidélité ne veut pas dire aveuglément. C’est sans doute là la clé de l’apparente ambiguïté de Péguy. La manière dont Péguy a été utilisé par le régime de Vichy ou bien la manière dont son œuvre a été reçue dans des pays aussi divers que l’Amérique latine ou l’Angleterre renforcent encore la certitude que la pensée politique de Péguy ne trouve en effet sa cohérence que dans la mystique qui l’accompagne.
Politique et mystique, une association qui semble bien incongrue aujourd’hui alors qu’elle est en réalité d’une étonnante actualité. Le désenchantement que ressentent nos concitoyens vis-à-vis du monde politique n’est-il pas lié à la perte de la foi en l’efficacité de l’action politique, menée par des hommes et des femmes qui semblent prêts à tous les compromis pour assurer leur réélection ? Tout ce que Péguy dénonçait déjà.
La pensée politique de Charles Péguy se compose de cinq parties qui, de prime abord, semblent assez peu équilibrées et qui finalement composent une vision à la fois très large et très précise de ce que fut la pensée politique de Péguy et en quoi elle fut une mystique. Éric Thiers montre très clairement comment ces deux termes sont indissociables et ne débouchent en rien sur une impasse mais sur une exigence qui fut longtemps celles des Français, sans qu’ils en aient eu forcément conscience en ces termes. Ce qui explique peut-être l’étrange passion française pour le débat politique, ses rites et ses mystères et dont la disparition aujourd’hui laisse un sentiment de vacuité et de doute dont on devrait sans doute s’inquiéter. Mais dans cet ouvrage, seules la première et la dernière partie sont réellement consacrées à la pensée de Péguy elle-même, les trois autres explorant la « réception » ou l’« usage » que l’on a fait de Péguy, hier et aujourd’hui. Disons-le d’emblée, l’ensemble donne une image lumineuse des raisons pour lesquelles Péguy associa de manière si étroite politique et mystique, mais éveille aussi l’envie d’aller infiniment plus loin, tant le lecteur comprend qu’il côtoie ici quelque chose de fondamental dont dépend sa propre implication dans la vie publique et l’avenir même du régime politique qui le sollicite.
Dans la première partie, Géraldi Leroy règle son compte à l’image d’un Péguy proche de l’Action française que le rejet du parlementarisme, la critique du capitalisme et du rôle de l’argent, et le refus du matérialisme ont pu faire naître entre les deux guerres. Si l’on ajoute à ces critiques de la République, telle qu’elle prend forme sous les yeux de Péguy, son attachement à la tradition, à la conviction que l’histoire de France tout entière est un « bloc », comme le rappelle Charles Coutel, on touche du doigt les raisons d’une récupération par le régime de Vichy. L’ardent patriotisme dont fait preuve Péguy et que décrit si justement Jean-Pierre Rioux ajoute un dernier élément pour les prédateurs soucieux de se construire une légitimité.
En vérité, qu’ils soient de droite ou de gauche, antisémites ou pacifistes, les « héritiers » de Péguy ont compris que la mystique, cette quête de sens qu’il incarnait si bien, était fondamentale à leur cause, y compris au prix d’une trahison. Car comment qualifier autrement l’empres­sement de son fils Marcel à publier Le destin de Péguy en 1941, instrument de pure propagande vichyste ?
Tout créateur voit son œuvre confrontée aux interprétations, des plus sérieuses aux plus abusives. Péguy ne fait pas exception ; ses convictions fortes, étayées par une mystique qui est le sens même de ses prises de position – les témoignages de nos contemporains réunis dans cet ouvrage le montrent –, en font une proie de choix pour les récupérateurs en tout genre, mais aussi l’aiguillon de tout un courant de pensées originales et fécondes.
En ce qui concerne la réception de Péguy à l’étranger, passage obligé de tout colloque, les exemples qui nous en sont donnés montrent combien la pensée de Péguy est complexe, et s’appuie fortement sur la vie politique et culturelle française. Ce qui rend difficile une véritable réception à l’étranger, malgré la dimension humaniste, de son œuvre, bien perçue, mais restée très confidentielle.
En terminant les actes de ce colloque par un choix de textes de Péguy lui-même, les auteurs nous font heureusement comprendre ce que toute analyse éclaire et appauvrit.

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