Revue d’histoire intellectuelle

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Patrick Cabanel, Ferdinand Buisson, père de l’école laïque

Genève, Labor et Fides, 2016, 547 p.

lundi 19 novembre 2018

Malgré quelques tentatives pour lui rendre la place qu’il devrait avoir dans l’histoire de l’éducation nationale, au même titre qu’un Jules Ferry, Ferdinand Buisson reste largement méconnu de l’histoire tout court. Cette biographie, en tout point remarquable par son érudition et la clarté de son exposé, vient donc combler un vide en dressant le portrait d’un homme aux idées d’une grande originalité. Il fut le maître d’œuvre des grandes lois sur l’école primaire aux débuts de la IIIe République, le concepteur d’un Dictionnaire de pédagogie qui fit date et un auteur prolifique, un artisan des lois de séparation de l’Église et de l’État en 1903-1905, député de Paris à plusieurs reprises et enfin Prix Nobel de la paix en 1927. Ferdinand Buisson demeure pourtant méconnu alors qu’il fut au centre des combats les plus emblématiques de la République, attaqué aussi bien par la gauche que par la droite. Après avoir cru qu’il pouvait être de leur bord, elles l’ont l’une et l’autre vilipendé, lui reprochant tout à tour ses revirements et ses trahisons. Toute sa vie Ferdinand Buisson se trouvera, souvent, en situation inconfortable, pas toujours là où on l’attend. Car c’est un homme fidèle à ses convictions morales et religieuses, à une époque et dans un milieu où la croyance religieuse avait fort mauvaise presse. Or c’est sans doute ce qui caractérise le mieux cet homme dont toute l’action, aussi diverse fut-elle, a toujours été guidée par la vision de la dignité de la condition humaine et des exigences spirituelles que celle-ci impliquait. C’est en tout cas le fil rouge que Patrick Cabanel déroule tout long de cette analyse pleine de finesse.
Ferdinand Buisson fut de tous les combats, à gauche, voire à l’extrême gauche, dreyfusard, favorable aux lois sociales en faveur des plus pauvres, pacifiste, favorable au vote des femmes, mais aussi et surtout pour une séparation totale entre l’Église et l’État au nom d’une laïcité qui fut le combat de sa vie. Il n’a cessé de revenir sur cette idée et sa mise en œuvre la plus stricte possible. Alors qu’il fut un des maîtres d’œuvre de la séparation de l’Église et de l’État, poussant aux lois les plus dures contre les congrégations et le clergé enseignant, il appelait de ses vœux une laïcité qui n’était pas dépourvue d’une recherche spirituelle, pour ne pas dire religieuse. Car Ferdinand Buisson est protestant et violemment anticlérical… On comprend mieux ainsi l’image incertaine qu’il a pu donner de lui alors que, jadis comme aujourd’hui, toute appartenance impliquait des prises de position fortes et non négociables. Il se définit lui-même comme protestant libéral, c’est-à-dire un courant religieux au sein duquel la liberté de pensée est poussée très loin et où le clergé n’a donc qu’une influence réduite. Buisson est un esprit profondément religieux en ce sens qu’il ressent le besoin d’une réflexion, sinon d’une vie, spirituelle forte mais qu’il poursuit d’une haine implacable les Églises et les prêtres, dénonçant sans relâche leur emprise sur les êtres humains qu’ils rendent incapables de penser par eux-mêmes. Cette haine des Églises et de l’Église catholique en particulier fait de lui l’artisan de la séparation de l’Église et de l’État le plus acharné à ôter tout pouvoir aux religieux dans l’enseignement et à casser les congrégations religieuses dans lesquelles il ne voyait qu’abus de pouvoir. Ferdinand Buisson rêvait de détricoter la loi Falloux et de supprimer totalement l’enseignement confessionnel et privé.
C’est cette apparente ambiguïté qui l’a desservi tout au long de son existence, empêchant l’homme de l’ombre qu’il fut d’apparaître en pleine lumière comme Jules Ferry pour l’école ou Émile Combes pour la séparation de l’Église et de l’État. Certes, il était reconnu et sa personne maintes fois mise à l’honneur mais ce n’est pas son nom qui est attaché aux lois dont il fut pourtant l’artisan. Cette laïcité qu’il voulait mettre en œuvre n’est pas très éloignée de celle que, de nos jours, des hommes comme Jean-Pierre Chevènement souhaitaient imposer. D’une certaine manière, l’échec de Ferdinand Buisson en la matière, énoncé par lui-même, préfigure les difficultés actuelles de l’école primaire, pour s’en tenir à elle seule.
Mais il fut aussi le chantre du combat jusqu’au-boutiste contre l’Allemagne, célébrant le courage et la grandeur des soldats français, défenseurs de la patrie. En cela il était proche de Barrès, sinon de Maurras, ce que la gauche ne comprenait guère…
Patrick Cabanel nous offre une biographie qui ne s’en tient pas au triptyque classique – une vie, une œuvre, une époque – car au-delà de la vie et de l’œuvre immense de Ferdinand Buisson, c’est son âme que l’auteur nous dévoile, atteignant ainsi ce que tout biographe recherche : le ressort intime de celui qu’il étudie. Le mot « âme » peut sembler étrange, voire déplacé, mais l’auteur lui-même en fait un usage abondant suivant en cela les mots mêmes de Ferdinand Buisson, tout entier tourné vers la recherche de l’âme laïque de la République française en train de naître. La biographie, loin de diluer l’originalité du personnage en l’étirant sur une vie, apporte ici un éclairage saisissant sur ses convictions profondes et son acharnement à les mettre en œuvre au service de son pays. Car derrière celui qui fut enseignant, haut fonctionnaire, député, professeur de philosophie, conférencier, etc., au terme d’une carrière ou plutôt d’une vie publique qui dura près de soixante ans, s’impose un homme d’une seule pièce. Au début de la IIIe République, Ferdinand Buisson est persuadé qu’il faut trouver, pour que vive la démocratie naissante, le ciment qui fera de chaque Français un citoyen responsable. La monarchie a été sacralisée par la religion catholique, la République le sera par la morale laïque, mais pour cela il faut susciter pour elle la même ferveur « religieuse » que l’Église avait su faire naître. L’idée en elle-même n’est pas neuve : les acteurs de la Révolution française avaient déjà senti le besoin de donner au nouveau régime un fondement spirituel avec le culte de l’Être suprême et de donner à l’école la charge de former des citoyens en lui assignant un idéal d’éducation complète y compris morale. L’idée originale de Ferdinand Buisson est qu’il existe en chaque être humain une aspiration à une forme de spiritualité et que l’école doit s’appuyer sur ce besoin essentiel pour réussir sa tâche : instruire et former des Français, républicains conscients et fiers de leur appartenance, en un mot leur donner un idéal qui les transcende.
Si aujourd’hui encore Ferdinand Buisson reste un illustre inconnu, c’est qu’il est difficile de redécouvrir un homme qui vécut un siècle plus tôt et dont le combat principal fut finalement un échec. Travailleur infatigable et d’une intelligence visionnaire, il réussit auprès de ministres et d’hommes politiques brillants à mettre sur pied l’école gratuite et égalitaire qu’il avait imaginée pour le peuple français, pour les garçons comme pour les filles, mais il ne réussit pas à faire passer ce souffle spirituel – ou idéologique ? – qui arme les individus d’une conviction profonde et leur fait discerner sans hésitation leurs droits et leurs devoirs.
Marie Laurence Netter

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