Revue d’histoire intellectuelle

Accueil > Sommaires > N° 36, 2018 Travail intellectuel et activité créatrice > LECTURES > Charles Coutel, L’esprit de grandeur. Charles Péguy, l’héroïsme et (...)

Charles Coutel, L’esprit de grandeur. Charles Péguy, l’héroïsme et nous

Paris, Fauves Éd., 2018, 176 p.

lundi 19 novembre 2018

L’ouvrage de Charles Coutel n’est pas celui d’un historien. C’est en philosophe engagé qu’il revient sur la pensée de Charles Péguy dont il est un des meilleurs spécialistes. Dans un style vif qui laisse transparaître une urgence et peut-être même une inquiétude sur l’état de notre société, l’auteur s’inscrit dans une lignée qui voit dans Péguy un prophète : celui qui trace des voies et nous aide à voir le monde tel qu’il est. L’ouvrage s’ouvre d’ailleurs sur des sentences bien connues des péguystes. Ainsi en 1931, Mounier : « Péguy fend l’air devant nous » ; en 1943, Bernanos : « Son heure sonnera » ; en 1973, Maurice Clavel : « Et vous verrez comment il envahit l’avenir ». On serait tenté d’y ajouter ici Jacques Julliard dans le volume que nous avions codirigé avec Charles Coutel en 2016 : « L’important n’est pas qu’il y ait encore des péguystes – il y en a de plus en plus – mais c’est que la situation est devenue péguyste. Le monde actuel relève d’une lecture péguyste plus encore que le monde de Péguy. Et celui de demain encore davantage [1]. »
C’est bien sûr une critique du monde moderne que propose Charles Coutel en fustigeant l’orléanisme d’une période qui a délaissé la République. Cet orléanisme c’est « le processus historico-politique par lequel, dans une famille, un peuple, une institution ou une religion, une branche cadette prend le pouvoir sur une branche aînée, mais, cherche aussitôt à effacer toute trace de son forfait » (p. 14). C’est finalement un nouveau monde qui tend à faire disparaître toute trace de l’ancien.
La critique est classique. Sous la plume de l’auteur elle est constante et cohérente depuis plusieurs années et autant d’ouvrages, mais elle prend sans doute plus d’acuité aujourd’hui alors que la domination de l’argent est sans pareille, que la laïcité est mise en question et l’avenir de l’école sujet à débat.
Charles Coutel est fidèle à sa méthode, toute péguyste. Il articule sa réflexion autour de ce qu’il appelle les « mots-foyers » de Péguy. C’est là une manière de philosopher qui ne s’embarrasse pas de système. Il est vrai que Péguy est un philosophe qui s’attache aux mots et donne toute sa portée au langage, d’où l’importance de sa poétique y compris dans ses œuvres en prose. Il ne définit pas les termes mais les compose et les appose, un à un, en couples dynamiques dont Coutel nous rappelle les plus connus : époque/période ; pauvreté/misère ; mystique/politique ; classique/romantique ; autorité de compétence/autorité de commandement, etc. On trouve là cette dialectique française que Jacques Julliard a mise en évidence, héritée de Pascal et Proudhon, qui jamais ne se conclut par une synthèse, mais se nourrit perpétuellement du jeu des oppositions.
Les chapitres sont courts et semblent une cavalcade dans la pensée de Péguy. On aimerait parfois que l’auteur s’arrête un instant pour creuser plus encore un point ou un autre. Mais c’est aussi le charme de ce livre qui renvoie à d’autres textes où Charles Coutel a abordé des thèmes qui lui sont chers : l’école, la république, l’hospitalité, les rapports entre Péguy et Mounier, Clemenceau, Fleg.
Charles Coutel entend faire de l’esprit de grandeur et de l’héroïsme le fil rouge de son texte. Il a raison en montrant combien Péguy offre la figure de celui qui refuse de se rendre, qui préfère sacrifier son confort matériel ou intellectuel au combat pour ce qu’il croit juste et vrai. Il y a là un modèle que Coutel convoque à juste titre, mais qui ne manque pas de nous poser d’éternelles questions.
Charles Coutel estime que les temps sont péguystes au sens où ils accomplissent tout ce que Péguy avait pressenti et dénoncé. Il n’a pas tort. Sans sombrer dans une admiration béate, on est toujours frappé par la vision que le défenseur de Dreyfus a pu avoir du totalitarisme qui venait, des conflits qui s’annonçaient, de la mainmise de l’argent sur toute la société, de la novlangue et de la discipline de l’esprit imposée par des moralistes cyniques. Mais c’est sans doute ici que le texte de Coutel mériterait d’être approfondi. Les formules font mouche quand est dénoncé le « piège giscardien » (p. 16) qui aurait entériné finalement la soumission de la politique à l’esprit hédoniste et postmoderne de Mai 1968. On aimerait pourtant que le texte aille un peu plus loin dans l’analyse et que, derrière Péguy, on lise un peu plus de Coutel.
L’appel à la République contre une démocratie qui se serait fourvoyée n’est pas un thème nouveau ; il connut en son temps un certain succès et des traductions politiques avec Jean-Pierre Chevènement et son mouvement. Mais l’invocation d’une tradition ne suffit pas à lui donner corps et vitalité. Il faut aussi se confronter au réel et à l’évolution du corps social. On peut toujours espérer réformer ce corps par l’émancipation des esprits, mais rien n’est plus difficile et Coutel a raison de considérer que l’éducation est toujours sur ce plan la mère des batailles. La politique n’est pas seulement une volonté, elle est aussi une composition avec la réalité. C’est ici que la pensée de Péguy est utile et frustrante. L’auteur de Notre jeunesse porte l’idée de grandeur et, par son exigence éthique, appelle à ne pas s’abaisser et à résister. Mais par son intransigeance, il rejette le compromis qui est l’art de la politique, en le réduisant à la compromission. La politique c’est résister, mais c’est aussi accompagner, prévenir, convaincre, transiger. Tout le monde ne peut pas être un héros et tous les temps ne sont pas héroïques. C’est l’une des leçons du péguysme. L’enjeu nous semble moins d’exalter une République (pour l’essentiel la IIIe), dont l’exemple peut certes nous inspirer mais dont la perfection reste à démontrer, que d’inventer les voies nouvelles pour opérer ce rafraîchissement d’une tradition, c’est-à-dire, pour Péguy, faire une révolution.
Éric Thiers


[1Charles Coutel, Éric Thiers (eds.), La pensée politique de Charles Péguy. Notre République, Toulouse, Privat, 2016, p. 87.

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?