Revue d’histoire intellectuelle

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Jean-Numa Ducange, Antony Burlaud (eds.), Marx, une passion française

Paris, La Découverte, 2018, 346 p.

lundi 19 novembre 2018

Parce que Marx fut tout à la fois philosophe, social scientist à sa manière et militant, l’histoire de la réception de ses écrits passe nécessairement par au moins trois canaux historiographiques. Le premier relève de l’histoire intellectuelle et vise à mettre au jour la fabrique d’une pensée. Le deuxième s’attache à analyser les modalités de sa diffusion, à com­mencer par ses supports éditoriaux et, plus encore, dans le cas de la réception française d’une œuvre principalement élaborée et rédigée en langue allemande, par l’étude de ses traductions. L’histoire des usages politiques de Marx constitue la dernière voie d’entrée. C’est celle-ci qui est largement privilégiée par cet intéressant ouvrage collectif, bien au-delà même de la première partie du livre qui lui est spécifiquement consacrée.
Ce choix explique sans doute le sentiment dominant que l’on retire de la lecture de ses vingt-sept chapitres : selon une heureuse formule de Denis Pelletier, auteur d’une passionnante étude sur les relations tissées entre les catholiques français et l’œuvre de Marx, ce dernier se présente souvent davantage sous les espèces d’un « référent théorique » que sous celles d’un « interlocuteur ». Ce qui frappe en effet le plus, hormis quelques rares exceptions, est le caractère souvent superficiel et instrumental de la lecture française de Marx tout au long de cette longue histoire. De ce point de vue-là, les textes rassemblés dans cet ouvrage n’ébranlent guère le constat péremptoire fait par Louis Althusser dans Pour Marx (1965), réduisant presque à néant la tradition marxiste française, comparée au brio des réceptions allemande, polonaise, russe ou italienne, chacune illustrée par de grandes figures : Kautsky, Luxemburg, Plekhanov ou Lénine, Gramsci et quelques autres.
On peut néanmoins s’interroger sur le bien-fondé d’une telle con­clusion qui repose d’abord sur l’angle choisi laissant trop dans l’ombre une histoire intellectuelle française du marxisme beaucoup moins médiocre qu’Althusser ne le pensait. Peut-être eût-il mieux valu mêler à l’ouvrage d’autres études, quitte à se priver de certaines moins centrales, et s’arrêter plus longuement sur quelques grands vecteurs de l’œuvre de Marx, à commencer évidemment par Georges Sorel, bien peu mentionné, mais aussi d’autres figures moins connues et peut-être moins théoriquement dotées tels Charles Andler, Edmond Laskine, Bracke-Desrousseaux (traducteur discret et oublié de Marx), Charles Rappoport, voire Lucien Herr.
Le livre accorde en revanche une place importante à la mouvance communiste qui n’a été ni la seule, ni la première, ni même la plus innovante dans le commentaire et la diffusion de Marx. Le chapitre consacré à Raymond Aron (Gwendal Châton), très bien venu mais qu’on eût aimé plus développé, atteste l’un des paradoxes de la réception de Marx en France et que met aussi au jour le texte de la regrettée Jacqueline Cahen heureusement publié à l’initiative de Jean-Numa Ducange : avoir été parfois incarnée par des adversaires de l’auteur du Capital qui, malgré leurs désaccords, n’en éprouvaient pas moins un immense respect pour une œuvre protéiforme et débordant d’audace.
Les troisième (« Marx et les sciences sociales ») et quatrième parties (« Hybridations théoriques ») ne répondent pas pleinement à la légitime question de savoir ce qu’il advint vraiment de l’œuvre de Marx dans les rencontres parfois conflictuelles qu’elle eut à connaître. Beaucoup de ces études versent plutôt du côté de l’histoire des massifs théoriques ou disciplinaires confrontés aux écrits de Marx et délaissent ce que ces croisements purent produire. Quelques auteurs font néanmoins exception comme l’illustrent l’article fouillé d’Alexandre Feron voué à l’exploration des relations entre phénoménologie et marxisme ou celui d’Isabelle Gouarné qui pointe l’alliance avortée et oubliée entre Marx et Durkheim dans l’entre-deux-guerres, voire les excellentes pages déjà citées que Denis Pelletier consacre à la si intéressante réception catholique de Marx, bien qu’elles soient logées dans une autre partie du livre. Ces trois exemples mettent en évidence la revivification d’une tradition soudain renforcée par des appropriations inattendues et que les plus dogmatiques des marxistes purent juger presque scandaleuses. Ces chemins de traverse n’en réanimaient pas moins un Marx que l’on proclama souvent mort et qui ne cessa de renaître, quoique souvent avec discrétion.
Les questions éditoriales, auxquelles sont associés les enjeux de la traduction, sont utilement traitées dans la deuxième partie de l’ouvrage par de solides spécialistes qui mettent bien en évidence les lenteurs et les difficultés avec lesquelles les écrits de Marx furent peu à peu mis à la disposition des lecteurs curieux. Ils soulignent aussi, à juste titre, les vibrations politiques qu’engendrent souvent les controverses entre traducteurs, comme le montre, par exemple, le débat autour de la traduction de « plus-value ».
En France, Marx fut longtemps peu et mal lu, sous des formats qui en fragmentaient la pensée, l’enfermant dans des traductions souvent médiocres, à commencer par la première dont Le capital fut l’objet et dont on sait à quel point elle hérissa Marx lui-même, contraint de mettre la main à la pâte. Ici réside l’un des grands biais de la réception de Marx qui fut soumise à ces mauvaises conditions linguistiques dont firent les frais tant de lecteurs, militants ou non, faisant du philosophe de Trèves un auteur français, sans égard pour des subtilités éliminées par des traducteurs qui n’étaient pas à la hauteur de la tâche ou pris dans des logiques politiques pesant sur traduction et interprétation de l’œuvre.
En dépit d’excellentes analyses, il est regrettable que le livre ne s’appesantisse pas davantage sur cette dimension fondamentale de la réception française de Marx. Le xixe siècle est ainsi quelque peu négligé, alors même que la première phase de la traduction des textes de Marx, du vivant même de l’auteur, aurait mérité d’amples développements. Une place plus généreuse aurait pu être ménagée à ses traducteurs, de Roy à Molitor, en passant par Ewerbeck auquel Amaury Catel vient de consacrer un remarquable ouvrage. Le cas de Maximilien Rubel, bien étudié par Aude Le Moullec Rieu, se serait ainsi inscrit dans une lignée d’inventeurs d’un Marx français aux facettes très contrastées et peut-être même parfois contradictoires.
Le livre refermé, on ne peut manquer de s’interroger sur ce que l’on appelle « marxisme » en France. Le périmètre de la doctrine est sans doute beaucoup plus resserré que ses adversaires comme ceux qui s’en réclament ne l’estiment. Quelques mots-clés, quelques textes de référence, quelques schémas intellectuels attribués au « fondateur », voire quelques cris d’admiration irréfléchis sont à la base du marxisme français. L’imprégnation est souvent douteuse et principalement faite d’hybridations, combinée avec d’autres sources et frottée d’usages impurs qui ont fait du marxisme un drapeau autant qu’une doctrine. C’est finalement ce qui se dégage le plus nettement d’un ouvrage dont plusieurs auteurs, convaincus qu’ils sont d’un « retour à Marx » en cours, en oublient déjà ce qui a toujours rendu ceux qui l’ont précédé fragiles et ambivalents.
Christophe Prochasson

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