Revue d’histoire intellectuelle

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Pierre Alayrac, L’Internationale au milieu du gué. De l’internationalisme socialiste au congrès de Londres (1896)

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2018, 222 p.

lundi 19 novembre 2018

Qu’est-ce qu’être internationaliste au temps de la Deuxième Inter­nationale ? La question, si elle a déjà été posée par les historiens de générations plus anciennes comme Georges Haupt, n’en fait pas moins l’objet d’un profond renouvellement historiographique. Ces nouveaux travaux permettent de saisir l’épaisseur historique d’une expérience en utilisant tous les ressorts de l’histoire sociale : l’étude d’un groupe particulier, comme les ouvriers du cigare étudiés par Ad Knotter, pour montrer que l’internationalisme concret se tisse au fil de mobilités professionnelles [1] ; la déconstruction d’une mobilisation spécifique, comme l’a magistralement fait Bastien Cabot pour les manifestations anti-Belges dans le bassin minier en 1892 [2]. Dans tous les cas, c’est un internationalisme de fait qui est mis au jour, loin des discours politiques ou des logiques institutionnelles. Le beau livre de Pierre Alayrac, couronné par le prix de la Fondation Jean-Jaurès en 2016, adopte une démarche symétrique : au lieu de trouver l’internationalisme au détour d’une expérience sociale, il le pose d’emblée, presque a priori, dans l’événement qui le marque le mieux, le congrès.
Se saisir de l’objet congrès constitue un défi. L’histoire congrès serait à l’historiographie du socialisme ce que l’histoire-bataille était à l’école des Annales, et ce sont d’ailleurs les mêmes idoles, autrefois définies par Simiand, qui sont rejetées. Une idole politique, d’abord, puisque le congrès ne serait qu’une scène sur laquelle s’affronteraient des théories rivales, sans lien avec la réalité des luttes sociales. Une idole individuelle, ensuite, tant ces grandes scènes valoriseraient les grandes figures, comme Jaurès ou Liebknecht. Une idole chronologique, enfin, car le congrès rythmerait la pulsation régulière du chant déclinant de l’Internationale, jusqu’à 1914. Avec de tels rapprochements, il semblait difficile de redonner son lustre à l’histoire de l’Internationale en ses congrès, et Ernest Labrousse comme Georges Haupt ne s’étaient pas faits faute de souligner qu’elle évacuait des questions essentielles : comment l’internationalisme est-il créé par ses acteurs ordinaires ? Quel lien établir entre cette scène internationale et la réalité locale ?
Pierre Alayrac subvertit brillamment cette vieille prévention contre l’histoire-congrès en choisissant celui qui pouvait le mieux incarner les trois idoles : celui de Londres en 1896, où l’anarchisme se heurte au marxisme, où se distingue Jaurès, où s’opère définitivement la bascule vers le marxisme orthodoxe. Pierre Alayrac propose de relire ce congrès dans le cadre plus ample de l’affirmation d’une « sphère transnationale », d’en étudier l’organisation concrète et d’éclairer l’articulation entre la mobilisation internationale et les mouvements socialistes locaux.
L’ouvrage est structuré en trois étapes. Pierre Alayrac montre d’abord ce que représente un congrès international, et comment il s’articule à une dimension nationale. Le congrès de Londres relève d’une mise en scène, à la fois des discours et des gestes : célébrations des grandes figures (Marx, Engels, Lassalle), multiplication des symboles (couleurs, slogans, chants). Il sert à démontrer que le socialisme est universel en affichant le plus grand nombre de délégations possibles, et en masquant toute trace de division. Celles-ci ne sont pourtant pas absentes, mais elles sont reléguées à l’extérieur, dans les débats des commissions spécialisées. Et surtout, des éléments aussi anodins que la tenue d’un cortège ou la disposition d’une salle prouvent la permanence des divisions nationales. L’auteur recourt à la notion pertinente de « nationalisme ordinaire », empruntée à Michael Billig, autant produit par les congressistes eux-mêmes que par les observateurs extérieurs, pour souligner qu’il ne contredit pas les professions d’internationalisme. Au contraire, la scène internationale permet de mettre en scène des partis socialistes unifiés, valorisant la stratégie parlementaire par l’exclusion des anarchistes, sous la houlette de leaders nationaux reconnus comme Jean Jaurès pour la France. Le « nationalisme ordinaire » des délégués du congrès de Londres permet donc de poser les structures d’une vraie conscience internationale entre des partis égaux.
La deuxième partie identifie les congressistes, en mobilisant les outils de la sociologie. Sans affecter le fond de la démonstration, cette partie convainc moins : elle en dit trop, perdant le lecteur dans ses références théoriques ; ou pas assez, restant trop allusif sur la base de données réunie sur les congressistes. Cette histoire sociale du congrès suffit-elle à déplier la complexité de l’événement ? Ce n’est pas certain. On peut ainsi observer parmi les militants un « tuilage générationnel » : « liée par des événements, des expériences, des pratiques ou des sociabilités communes, une génération se structure autour d’échanges et de relations » (p. 103). Mais cette analyse ne peut faire l’économie d’une analyse plus fine des contextes politiques, entre les pays (la génération allemande de Kautsky est-elle identique à sa contemporaine française de Jaurès ?) et au sein d’une même région (le clivage entre la génération des communards et celles des socialistes des années 1880-1890 en France équivaut-il à celui opposant la génération des fondateurs du SPD et celle de son institutionnalisation ?). De même, « la distinction entre les délégués représentant les syndicats, membres de classes populaires, et les délégués représentant les classes supérieures » (p. 105) est très certainement vraie. Mais est-ce que la représentation, à la fois comme concept et comme instrument politique, est bien comprise par tous de la même manière ? Il semble que non, à la lumière des débats qui opposent partisans et adversaires de l’action parlementaire au congrès de Londres. Mais cette distinction, pour être saisie, impose de mener une histoire conceptuelle du congrès. L’approche sociologique ne peut évacuer facilement une analyse plus fine des contextes politiques, ni une réflexion sur les concepts. Il est essentiel de réunir et de comparer les données biographiques de tous ces militants, comme le fait Pierre Alayrac, mais le risque n’est-il pas de se prendre au jeu des équivalences entre des éléments très différents ? Il n’empêche, la typologie qu’établit Pierre Alayrac à l’issue de ses analyses est particulièrement éclairante : il distingue sur le haut du pavé les « pèlerins de l’Internationale » qui, comme Eleanor Marx, ont « une importante expérience militante (particulièrement internationale) et des positions sociales et politiques dominantes » (p. 111) et bénéficient de sociabilités transnationales qui favorisent encore leur insertion. Les « seconds couteaux » participent aux sociabilités internationales, favorisent l’insertion des leaders régionaux ou nationaux en les intégrant dans leurs réseaux, mais ils sont moins visibles parce qu’ils occupent des fonctions subordonnées. Les exilés partagent ces caractéristiques : au congrès de Londres, ce sont les anarchistes qui profitent du congrès pour entretenir leurs réseaux. Les leaders nationaux, comme Jaurès, ne sont pas dans la même catégorie : bien reconnus dans leurs pays, ils n’ont pas encore de légitimité transnationale mais profitent des congrès pour se faire reconnaître comme des interlocuteurs privilégiés. Enfin, les congressistes dépourvus de tout type de capitaux, pour qui la présence au congrès représente un coût. Les délégués au congrès de Londres font l’objet d’une stratification stricte qui ne recoupe pas le découpage en délégations nationales.
Le troisième chapitre éclaire la façon dont l’internationalisme est mobilisé par les acteurs. Pour les organisateurs anglais, d’abord, le congrès permet d’internationaliser des enjeux internes ou de régler des problèmes nationaux. Pour les délégués français, ensuite, le congrès de Londres permet à une position plutôt dominée, celle des partisans de l’action parlementaire comme Jaurès et Millerand, de s’imposer contre leurs rivaux, principalement syndicalistes. Pour les délégués polonais, enfin, le congrès de Londres enclenche une lutte sur la question de l’indépendance nationale. Mais le congrès influence autant les débats nationaux qu’il est influencé par eux, comme le montre la préparation du schisme entre partisans et adversaires de l’action parlementaire. Enfin, le congrès est l’arrête structurante d’une « barrière de corail », défini d’après Sydney Tarrow comme « un tissu institutionnel qui s’autonomise progressivement dans les interstices des rencontres qui l’ont fait naître et dans lequel ils peuvent s’abriter et s’ouvrir des opportunités » (p. 190). Celle-ci est constituée par les rencontres des fédérations syndicales, bureaux internationaux en tout genre, qui permettent à des militants comme le Britannique Tom Mann de varier les engagements en évoluant dans un microcosme international actif.
Le livre de Pierre Alayrac s’impose donc comme l’une des pièces importantes du renouvellement des études sur l’internationalisme. Il sait allier une rare maîtrise de ses outils méthodologiques, une grande rigueur dans l’exploitation de ses sources, et une réelle pertinence de ses conclusions. Patrizia Dogliani déplorait il y a dix ans l’absence de renouvellements historiographiques sur l’internationalisme socialiste [3] : il faut se féliciter que ce constat puisse aujourd’hui être réévalué.
Emmanuel Jousse


[1Ad Knotter, « Les ouvriers du cigare à l’échelle transnationale. Marchés du travail transfrontaliers, grèves et solidarités à l’époque de la Première Internationale (1864-1873) », Cahiers Jaurès, 215-216, janvier-mars 2015, p. 35-52.

[2Bastien Cabot, À bas les Belges. L’expulsion des mineurs borains (Lens, août-septembre 1892), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017.

[3Patrizia Dogliani, « Socialisme et internationalisme », Cahiers Jaurès, 191, janvier-mars 2009, p. 11-30.

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