Revue d’histoire intellectuelle

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Christophe PROCHASSON, Avant-propos

samedi 25 décembre 2021

Au carrefour des langues
À l’affût des pratiques intellectuelles qui régissent la vie des idées, Mil neuf cent n’a cessé de dérouler un programme d’enquêtes tout au long duquel sont scrutés congrès internationaux, revues, correspondances, controverses, réceptions, etc. Tous sont observés comme les lieux de la production et de l’échange à l’origine d’œuvres théoriques, esthétiques ou littéraires. À ces études déjà anciennes, il convenait d’ajouter un nouveau champ de recherche. Européanisés voire mondialisés depuis déjà bien des siècles, les intellectuels, philosophes, savants, artistes, mais aussi ouvriers militants se devaient de maîtriser plusieurs langues pour établir une communication dans des conditions correctes.
Était-ce toujours le cas ? Telle est la question que soulève cette nouvelle livraison de notre revue, attachée qu’elle est à mettre en lumière les arcanes d’une histoire intellectuelle ne s’en tenant pas à une histoire des idées qui ne rendrait compte que des contenus sous le jour de produits finis débarrassés des échafaudages ayant présidé à leur élaboration. S’interroger sur la fabrique des œuvres de l’esprit et donc sur leur circulation ne peut faire l’économie d’une telle curiosité visant le volet linguistique de leur production. Qui parle quelle langue ? Comment, pourquoi et qui traduit-on ? Quels malentendus, quels conflits, quels détournements engendrent les traductions ? Comment travailler à une rencontre entre histoire sociale, histoire intellectuelle et traductologie ? Le très riche numéro qu’on va découvrir, dirigé par Sarah Al-Matary et Emmanuel Jousse, passe cet ensemble d’interrogations au tamis de plusieurs cas liés à l’histoire du mouvement ouvrier.
De l’odyssée de l’un des grands textes de référence du marxisme – l’Anti-­Dühring de Friedrich Engels –, auquel la traduction française donna une existence toute singulière, à la politique éditoriale du Parti communiste français attentive à l’orthodoxie des traductions au regard d’un canon politique, en passant par le rôle des interprètes russes mis à la disposition des intellectuels français partis à la découverte de la Russie soviétique jusqu’à la construction lexicale d’un anarchisme chinois ou au singulier oubli du plurilinguisme du mouvement ouvrier dans le roman de Louis Aragon, Les cloches de Bâle, c’est une riche mosaïque de terrains qu’explore ce numéro.
On ne saurait passer sous silence une intéressante étude mettant en évidence le souci démocratique de simplification de la langue qui gouverna le projet espérantiste. Comment mieux assurer la réalisation concrète des valeurs internationalistes, notamment le message de paix qu’elles accueillent, qu’en instituant une langue unique à même d’effacer les barrières qu’élève chaque langue, abritant un sentiment national en délicatesse avec la grande aspiration socialiste ? Simplifier les langues pour qu’un plus grand nombre s’en empare et renverse ainsi la domination sociale qu’exercent les classes sociales dominantes plus instruites constitue aussi le grand projet des Internationales ouvrières. Ce fut aussi le rêve du communisme réel d’un Staline ou d’un Mao, l’un et l’autre désireux de rendre leur langue nationale plus maniable pour un peuple analphabète demeuré aux portes de pratiques linguistiques trop complexes et en conséquence discriminatoires. Tel fut en tout cas l’argument avancé par ces visées linguistiques totalitaires.
C’est l’une des grandes leçons qu’offrent les études rassemblées dans les pages qui suivent. Elles nous rappellent toutes que la langue est un sujet politique qui n’a pas laissé indifférent – c’est le moins que l’on puisse dire – celles et ceux qui eurent affaire à elle, comme théoriciens, militants, traducteurs ou interprètes, ces derniers toujours cachés, toujours assez injustement oubliés, alors même qu’ils ou elles jouèrent parfois un rôle de premier plan.
Dans la partie documentaire de ce numéro, Patrice Rolland présente des extraits du journal du grand juriste catholique Raymond Saleilles que ce dernier tint de 1893 à 1912. On sait l’intérêt porté par notre revue à ce type de sources intimes, que nos collègues anglophones désignent avec le terme de ego-document. Ces dernières contribuent à éclairer la partie effacée d’une œuvre ou d’une pensée par la mise au jour de la part intime d’un auteur. Dans le cas présenté ici, nous pénétrons dans les complexités du dreyfusisme d’un catholique, bien minoritaire dans sa famille spirituelle, majoritairement rangée dans le camp de l’antidreyfusisme. Position difficile à tenir qui illustre également la façon dont on put être dreyfusard, par respect du droit, sans pour autant renoncer aux préjugés antisémites qui ne cessèrent guère d’habiter un homme qui se qualifiait lui-même, encore en 1903, d’antisémite comme il affirmait ne pas aimer les Juifs. Ces dissonances cognitives et morales trouveraient bien d’autres illustrations au temps de l’Affaire. Les Carnets de Saleilles se présentent comme une archive tout à fait intéressante pour tenter de les mieux comprendre. En en prenant connaissance, on s’aperçoit une nouvelle fois que cet épisode clé de l’histoire politique de la France contemporaine n’a pas fini de nous étonner.