Revue d’histoire intellectuelle

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Madeleine Rebérioux, Parcours engagés dans la France contemporaine

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Madeleine Rebérioux, Parcours engagés dans la France contemporaine
Paris, Belin, 1999, 544 p.

GUIGNARD (Laurence)

Ce recueil rassemblant vingt-huit écrits de Madeleine Rebérioux — articles, préfaces, communications à des colloques, contributions à des ouvrages collectifs — incite à penser que ces parcours engagés sont autant l’objet des travaux présentés ici que ceux de leur auteur. Parcours suivis par les acteurs engagés, au tournant du siècle, autour de la question sociale et parcours suivis par une historienne engagée dans la vie politique et les questions historiques posées par le temps présent.
Ainsi la préface qu’elle donne à l’ouvrage veut-elle précisément trouver la cohérence de son travail dans la trajectoire politique et historiographique d’un auteur, ou plutôt d’une génération d’historiens, car conclut-elle, « nos vies sont collectives ». Deux moments, la guerre d’Algérie puis Mai 68, et un engagement communiste devenu problématique, suscitant, écrit-elle, le « désir d’histoire », ont favorisé la naissance d’équipes et d’institutions telles la Société d’études jaurésiennes ou la revue le Mouvement social qui permirent l’ouverture de nouveaux chantiers historiques. Ce fut d’abord « une histoire sociale à prédilection ouvrière » (p. 7) dont Jaurès fut la grande figure, puis dans le cadre de l’Université de Vincennes, l’étude du syndicalisme et des femmes dont le recueil permet de rendre compte.
En effet, l’apparente permanence des centres d’intérêt — le recueil est encadré chronologiquement par deux articles consacrés à Jaurès, l’un de 1961 (« Socialisme et religion, un inédit de Jaurès »), l’autre de 1998 (« Pour introduire Les Preuves ») — cache une très grande ouverture de l’auteur aux domaines peu défrichés, ce qui l’a portée du socialisme au syndicalisme, notamment celui des ouvriers du livre, plus récemment du droit à la santé vers l’histoire des retraites ouvrières et paysannes et aujourd’hui vers l’histoire de la Ligue des droits de l’homme.
Cependant, dans sa diversité, l’œuvre s’organise autour de deux pôles. C’est d’abord à un moment historique, auquel l’auteur de La république radicale (Paris, Le Seuil, 1975) a donné cohérence, qu’elle s’attache : le « tournant du siècle », désignant, entre 1880 et 1914, la crise de la République et l’avènement après 1900 d’un ordre politique modernisé. C’est ensuite, un intérêt passionné pour ce qu’est la conscience politique et sa « cristallisation » sous les formes diverses d’engagement qui guident l’historienne vers les « institutions qui se sont difficilement structurées pour représenter et défendre les travailleurs » (p. 261) : les partis socialistes, le syndicalisme, les sociétés de secours mutuel ou les coopératives. L’ouvrage distingue quatre thèmes ou plutôt quatre mouvements dans cette recherche. Socialismes, hommes et femmes dans la société et au travail, Jaurès, et enfin l’affaire Dreyfus, qui constituent différents angles d’approche de son objet, et dont les incessants croisements (« La question des femmes dans les débats de la Deuxième Internationale », « le mouvement syndical et les femmes », « Jaurès et l’Affaire ») permettent d’arriver, après plus de quarante ans de travail, à une vision particulièrement synthétique de ce moment de crise. Le chapitre « L’Affaire Dreyfus, crise de la République et sursaut républicain » constitue certainement à cet égard un aboutissement.
Sa méthode laisse en retrait l’économique, même si l’ombre d’Ernest Labrousse qu’elle désigne aux côtés de Jean Maitron comme son maître, plane sur cette œuvre. Une conception large du politique, ensemble d’idées, pratique sociale et culturelle, donne leur place aux mentalités qui lui permettent, par exemple, d’expliquer la progression difficile de la notion de droit à la santé dans les milieux syndicalistes par le « masculinisme du syndicalisme » (p. 267). Mais l’essentiel est sans doute ailleurs. En fait, son intérêt pour l’engagement l’amène à se placer au point d’articulation de l’individuel et du collectif. C’est donc en grande partie sur des trajectoires individuelles, analysées avec une très grande précision, que se fonde son travail. Celle de Jaurès évidemment, mais aussi d’Albert Thomas, d’Adeodat Compère-Morel, maître d’œuvre de l’Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, de Clara Zetkin, George Sand ou Flora Tristan pour les femmes… Les conceptions politiques voire philosophiques sont au premier plan d’une histoire intellectuelle, en particulier dans les textes consacrés à Jaurès dans ses rapports avec la religion, la nation, le marxisme, ses visions du prolétariat et du parti. Mais l’auteur veut surtout saisir les acteurs dans leur confrontation avec l’événement, celui qui suscite la réflexion, la réaction, la naissance de nouvelles pratiques politiques. L’affaire Dreyfus en premier lieu, mais aussi la manifestation pour Ferrer en 1909 ou les mouvements de grève de la fin du XIXe siècle.
Tenir les acteurs pour le nœud de l’histoire politique, lui permet d’écrire une histoire à la fois théorique et vivante puisque c’est la traduction sociale et politique de ces idées qui retient en dernier lieu son attention. On retrouve ici Madeleine Rebérioux militante.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 18, 2000 : Eugénisme et socialisme, p. 211-213.
Auteur(s) : GUIGNARD (Laurence)
Titre : Madeleine Rebérioux, Parcours engagés dans la France contemporaine : Paris, Belin, 1999, 544 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article64

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