Revue d’histoire intellectuelle

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Introduction JULLIARD (Jacques)

lundi 21 septembre 2015

Avant d’introduire ce colloque – tenu à la Fondation Singer-Polignac le 20 novembre 2002 –, je voudrais dire quelques mots sur les institutions organisatrices, c’est-à-dire la Société d’études soréliennes et la revue qui est son expression : Mil neuf cent. L’une et l’autre sont nées à l’occasion d’un colloque dont nous fêtons cette année le vingtième anniversaire. Ce colloque était centré sur l’actualité de Georges Sorel, personnage inconnu, ou méconnu, dans la France de l’époque.

Il a représenté une version hétérodoxe du socialisme qui, entre autres choses – sa trajectoire pourrait nous occuper longuement –, par rapport à la doxa officielle, constituait quelque chose de particulièrement original et très décrié en France. À cette occasion, nous avons voulu faire connaître ce personnage. Le colloque a donné lieu d’abord à une publication et, ensuite, à une association, dont le but, je m’empresse de le dire, n’était nullement de faire l’éloge permanent de Sorel. Nous sommes restés constamment critiques. Il y a en effet dans le personnage des aspects franchement déplaisants comme, par exemple, un antisémitisme vulgaire qui, pour ne pas être exceptionnel à l’époque, était virulent, du moins dans les correspondances privées, sinon toujours dans les textes publics. En même temps, c’était un homme dont la curiosité était quasi universelle, à travers les pays et les disciplines.

Ainsi, à une époque où les courants nationalistes commençaient à s’affirmer, au point de ralentir les échanges internationaux, c’était un passeur – ou une plaque tournante – de la vie intellectuelle, centré sur les problèmes sociaux, mais aussi philosophiques et religieux de son temps. De sorte qu’il y a encore peu de temps, sa réputation était nettement plus grande en Italie, aux États-Unis ou en Grande-Bretagne qu’en France.

Nous avons créé cette société avec des moyens extrêmement modestes. Il s’agit d’une sorte de coopérative d’inspiration péguyste où chacun apporte bénévolement sa contribution, dans un grand climat d’égalité, sans aucun souci de nomenklatura ou de hiérarchie, comme c’est, hélas, souvent le cas dans les revues scientifiques.

Je ne dirai qu’un mot pour expliciter l’intitulé de ce colloque : « Art et société, les ruptures de la Belle Époque ».

La période – les premières années du xxe siècle – se caractérise par des mutations souvent brutales dans les façons de penser et de sentir, par rapport aux époques antérieures. Certes, il n’y a jamais en histoire de mutations brusques qui ne soient précédées de signes avant-coureurs. Au cours d’un précédent colloque, tenu dans le cadre de la revue et de la société dont je viens de parler, nous avions abordé la question du nationalisme et de ce que l’on appelle couramment « le tournant de 1905 », marqué par les événements de politique étrangère que vous connaissez. Les résultats du colloque [1] ont montré qu’une évolution s’était préparée depuis assez longtemps et qu’en même temps il s’est bien passé quelque chose qui la cristallisait d’une manière tout à fait nouvelle. Ce n’était pas simplement l’accumulation de ce qui avait précédé ; le tournant, bien que préparé, constituait un événement nouveau, de telle manière que l’on ne pouvait s’empêcher de penser à ce que Michel Foucault a désigné comme un changement d’épistémè, ou à ce que Thomas Kuhn a décrit à propos de la structure des révolutions scientifiques.

Il y a aussi une structure des révolutions politiques. Souvent, on la passe sous silence. Peu de périodes sont pourtant aussi propices à la vérification d’un tel paradigme. S’il y a des périodes organiques dans l’histoire, pour reprendre la distinction de Saint-Simon, celles où les événements se déroulent selon un cours majestueux et prévisible, il y a aussi des périodes critiques où les contemporains ont le sentiment d’un changement brutal, d’une brusque accélération. Dans le domaine intellectuel que nous considérons ici, le quart de siècle qui précède la guerre de 1914 est bien une période critique.

Je n’en veux que deux ou trois exemples. Dans le domaine du mouvement ouvrier, sous l’influence d’Eduard Bernstein et de son livre de 1899, Les présupposés du socialisme et les tâches de la social-démocratie, la plupart des problèmes qui ont agité, ébranlé et finalement bouleversé l’édifice intellectuel et politique du socialisme y étaient déjà posés. On a parfois l’impression, avant 1914, d’une répétition générale : des considérations, des débats, des querelles qui, ensuite, prendront la forme d’un véritable mouvement historique. Dès le début, les données du problème sont exposées, les lignes de l’évolution esquissées, les impasses dénoncées.

Autre exemple : la crise religieuse. Je ne parle pas de celle qui a conduit à la fondation de la démocratie chrétienne à travers l’aventure du Sillon de Marc Sangnier. Je pense à la crise moderniste éclatant, après une longue fermentation, autour du petit livre de l’abbé Loisy, L’Évangile et l’Église. On l’a appelé à l’époque « le petit livre rouge », avant qu’un autre prenne sa place. L’éclatement de cette crise moderniste est extrêmement brutal. Le livre date de 1902. La condamnation du modernisme par Pie X, avec le décret Lamentabili et l’encyclique Pascendi, date de 1907. C’est très rapide : en quelques années, le climat intellectuel change du tout au tout à l’intérieur de l’Église catholique en France, en Europe et même aux États-Unis. Les problèmes qui ont, de la même manière, ébranlé et renouvelé le monde catholique au xxe siècle, étaient déjà présents dans la controverse qui a entouré le livre de Loisy. L’effervescence intellectuelle dépassait largement le cas Loisy ; elle avait pris naissance avec la thèse de Maurice Blondel, L’action (1893), et les écrits du père Laberthonnière. Tout cela forme un ensemble qui a nourri tout le XXe siècle.

Troisième exemple que je me contente de signaler. Il s’agit du débat qui, à la fin du xixe siècle et au début du XXe, porte sur les fondements de la pensée scientifique. Je ne pense pas tant à la controverse idéologique qu’avait lancée Brunetière sur une prétendue faillite de la science, mais plutôt à celle qui opposa les scientifiques entre eux et qui aboutit à remettre en cause le positivisme étroit, fondé sur un schéma causaliste hérité de la physique, qui avait dominé jusqu’alors. Les œuvres d’Henri Poincaré, de Pierre Duhem et de quelques autres sont aux avant-postes d’un débat qui a renouvelé notre vision de la science et qui s’est concrétisé à travers des avancées scientifiques majeures, d’Heisenberg à Einstein, de la physique quantique à la théorie de la relativité.

Je n’ai pas choisi ces exemples au hasard. Ce sont trois domaines dans lesquels Sorel s’est beaucoup investi de manière, comme toujours, originale : en dehors des séries, en dehors des institutions, en dehors des manières de penser traditionnelles. S’il a adhéré, au moins un moment, au révisionnisme de Bernstein, si la démarche novatrice de Pierre Duhem l’a particulièrement intéressé, en revanche, il était totalement allergique au modernisme de Loisy ou aux positions infiniment plus nuancées de Blondel ou de Laberthonnière. Il a réagi en vieil agnostique, mais secrètement attaché aux certitudes religieuses de sa jeunesse, c’est-à-dire à un catholicisme très traditionnel. À partir de ces exemples, on voit à quel point les ruptures qui, à un moment donné, concernent un personnage, peuvent avoir un impact différent suivant les disciplines. On sait du reste combien il est difficile de consentir successivement à plusieurs ruptures épistémologiques. Clemenceau qui a été, dans le domaine de la peinture, si lucide à propos de l’impressionnisme, a réagi en philistin borné quand il s’est agi du cubisme. Les exemples de ce genre sont nombreux.

Avant de donner la parole aux intervenants, un mot encore sur le sujet « Art et société à la Belle Époque ». L’idée nous est venue de nous intéresser à l’art au sens le plus large, incluant la littérature, mais aussi les arts plastiques et la musique, pour nous demander dans quelle mesure les révolutions épistémologiques que je viens d’évoquer avaient leurs équivalents ou leurs correspondances dans le domaine esthétique. Certes, nous n’entendons nullement faire œuvre pionnière dans ce domaine, mais simplement souligner à quel point les mutations dont je parlais sont d’une radicalité inouïe pendant la période ; combien, par exemple, plus encore que l’impressionnisme, le cubisme bouleverse notre manière de voir la peinture et même de voir les objets.

Ce n’est pas sans réflexion que nous avons eu délibérément recours à l’expression de « Belle Époque », malgré son côté convenu et traditionnel. Dans cet intitulé, l’intention est de montrer le contraste qui existe entre une période dont on a souvent souligné le caractère conventionnel – pensons à la musique officielle, à la peinture officielle – et le rôle des avant-gardes. Il est peut-être peu de périodes où le contraste soit aussi frappant. De nos jours, tout le monde se prétend d’avant-garde, ce qui introduit une immense confusion, et aussi une immense frustration dans les avant-gardes véritables, qui se voient contestées par des faiseurs. À l’époque, les choses sont beaucoup plus nettes. Quittant Paris pour Vienne, qui est l’autre grande capitale intellectuelle de l’Europe à l’époque, on constate que le contraste est encore plus frappant entre la « Cacanie » de Musil, les flonflons de la fête impériale et les mutations qu’introduisent dans cette Vienne Schnitzler, Schoenberg, Freud ou Egon Schiele, pour n’en citer que quelques-uns, comme si les grandes mutations dans le domaine intellectuel préféraient des périodes de calme intérieur et de stabilité extérieure. Il est assez rare que les révolutions esthétiques coïncident avec les révolutions politiques ou avec les guerres. C’est plutôt sur un fond de désenchantement, de critique virulente de l’ordre établi et des bourgeoisies en place que s’affirment et s’expriment de véritables avant-gardes.

Que les historiens se tournent aujourd’hui – ce n’est évidemment pas la première fois – vers les rapports de l’art et de la société me paraît conforme, au-delà de notre colloque, au besoin de décloisonnement que nous ressentons tous ; qu’ils annexent de nouveaux champs de recherches n’est qu’une réplique au besoin qu’éprouvent les artistes eux-mêmes de se tourner vers l’histoire.

Les grandes entreprises muséographiques récentes – Henri Loyrette pourrait nous en parler à propos du musée d’Orsay, ou Madeleine Rebérioux, qui a joué un rôle important dans la conception même de cette institution – nous montrent à quel point ce décloisonnement est aujourd’hui à l’œuvre. Je pense aussi à un numéro spécial de la revue le Mouvement social, que la même Madeleine Rebérioux avait dirigé sur le sujet qui nous rassemble aujourd’hui. Je n’oublie pas Jean Clair, directeur du musée Picasso, critique d’art et sociologue extrêmement aigu des rapports entre l’art et la société : leur présence me permet et me commande de ne pas en dire davantage sur le sujet.

Pour terminer, un dernier exemple. Au printemps dernier, sous l’égide du musée d’histoire contemporaine, dépendant de la Bibliothèque de Documentation internationale contemporaine (BDIC), a eu lieu une exposition consacrée à un dessinateur que les historiens du social connaissent bien : Jules Grandjouan, militant engagé et créateur de l’affiche illustrée en France. Si le mot engagement a un sens, c’est bien pour traduire l’action de Grandjouan, trublion du syndicalisme révolutionnaire de l’avant 1914, militant communiste dans les débuts du communisme après 1917. C’est un exemple frappant d’une avant-garde graphique combinée à une avant-garde sociale et politique. C’est pourquoi son étude avait requis la collaboration des historiens, des muséologues, des critiques d’art. La réussite d’une telle entreprise, pour nous, est une incitation à continuer.

Comme il est presque de règle en pareil colloque, nous ne couvrirons que partiellement et imparfaitement le projet très large que nous nous sommes proposé. Il est vrai aussi que les historiens sont devenus méfiants à l’égard des grandes machines encyclopédiques qui assomment parfois les sujets au lieu de les réveiller. L’époque est plus sensible, dans ce domaine comme dans d’autres, à l’esquisse, au work in progress. Lorsque cette méthode est garantie par la qualité des participants, comme c’est le cas de ceux qui ont bien voulu accepter d’être présents aujourd’hui parmi nous, il faut plutôt s’en réjouir que le déplorer. C’est pourquoi, au nom de notre société, je leur adresse dès maintenant nos remerciements. Et bien sûr, je ne veux pas terminer sans y joindre notre gratitude envers la Fondation Singer-Polignac, à son président Édouard Bonnefous, qui nous fait l’honneur d’être des nôtres, à ceux enfin qui nous ont aidés au sein de la Fondation – notamment Jean-Marie Rouart. Ce colloque n’aurait pu se tenir dans des conditions aussi agréables et confortables, sans leur compréhension et leur ouverture d’esprit aux sujets que nous leur proposons [2].


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 21, 2003 : Art et société.
Les ruptures de la Belle Epoque, p. 3-8.
Auteur(s) : JULLIARD (Jacques)
Titre : Introduction
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article31
(consulté le 21-09-2015)


[1Voir Y a-t-il des tournants historiques ? 1905 et le nationalisme, Mil neuf cent, 19, 2001.

[2Marie Laurence Netter a coordonné la préparation du colloque et sa publication.

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