Revue d’histoire intellectuelle

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Avant-propos JULLIARD (Jacques)

lundi 21 septembre 2015

Proudhon, l’éternel retour

Tôt ou tard, il fallait que cette revue se confrontât à Proudhon : c’était inscrit dans son génôme. Fondée au départ sur l’étude de Georges Sorel, élargie progressivement à la question des influences, actives et passives, celles qu’il a exercées, comme celles qu’il a subies, elle n’a cessé de rencontrer sur sa route l’ombre du plus paradoxal des penseurs socialistes. La connivence entre le non-conformiste de Besançon et l’imprécateur de Boulogne est autant affaire de tempérament que d’idéologie. Et le type d’influence que continue d’exercer Proudhon dans le monde aujourd’hui — c’est une des conclusions que se dégagent de notre numéro — est indissociable de sa personnalité intellectuelle. Comme dit très bien Pierre Ansart, Proudhon est l’homme qui a su donner à la permanence des problèmes plus d’importance qu’à la permanence des écrits. Quel hommage ! De combien de penseurs du XIXe siècle pourrait ont encore dire cela ?

Voilà pourquoi on n’en a jamais fini avec Proudhon. Le marxisme dogmatique avait pourtant riveté le cercueil et renvoyé le fantôme de Proudhon à la préhistoire des temps modernes. « Prémarxiste » avaient laissé tomber les docteurs en socialisme scientifique. Peut-être. Mais aussi « postmarxiste », assurément, puisque toris ans après la chute définitive de la maison Lénine, Proudhon reste, avec Saint-Simon, l’un des rares penseurs socialistes que l’on puisse relire sans rire - ou sans pleurer. « Une écharde dans la chair de Marx », dit joliment Patrice Rolland, qui a dirigé ce numéro, « un ange de Satan chargé de souffleter dans son orgueil le socialisme scientifique ». Et d’ajouter : « Dans le socialisme, le proudhonisme est resté comme le témoin de questions que le marxisme n’a pas su ou pas voulu traiter de façon satisfaisante. »

Voilà pourquoi la destinée posthume de l’œuvre de Proudhon déborde largement l’aventure du socialisme au XXe siècle. Alors que Marx, penseur beaucoup plus « achevé », risque de s’épuiser dans cette aventure, l’anthropologie politique de Proudhon surgit presque intacte des ruines fumantes du communisme. Je ne parle pas ici de ses idées sur les mœurs, et notamment sur les femmes et la sexualité qui sont à nos yeux consternantes. Mais le trépied de sa pensée — antiautoritarisme, autonomie, souveraineté du droit — n’avait jamais paru aussi actuel. C’est en un sens très proche que Sorel a parlé, dans une lettre à Benedetto Croce (du 6 mai 1907), de « genèse historique de la morale » pour caractériser son œuvre.

Voilà pourquoi les retours périodiques à Proudhon, à la cadence d’une fois par génération (1920, 1940, 1968, etc.), s’inscrivent à l’intérieur d’une espèce d’évidence historique, comme une sorte de philosophie immanente du monde ouvrier. « Ce n’est pas moi, mais bien la réalité des choses qui fait revivre l’auteur de la Capacité politique des classes ouvrières », disait Bernstein. Au débat toujours actuel sur la notion d’influence, il faut verser le cas Proudhon comme un rare exemple d’homologie structurale entre une œuvre et une situation historique.

Reste que le retour à Proudhon — ou mieux, le recours à Proudhon — est un pavillon qui peut couvrir les marchandises les plus diverses et les plus contestables. Georges Navet et Marie Laurence Netter montrent ici même l’utilisation abusive que la droite extrême n’a cessé de faire, du Cercle Proudhon de l’avant-première-guerre jusqu’au Proudhon vichyste des années quarante, d’un certain nombre de thèmes soigneusement sélectionnés et isolés de leur contexte. Plus rigoureuse et plus honnête fut la réserve et même la méfiance de Maurras : l’admirateur de l’ordre savait bien que le compagnonnage avec l’un des fondateurs de l’anarchisme philosophique ne pouvait être que provisoire et limité.

Plus fondamentale, en revanche, plus naturelle, la convergence avec le mouvement ouvrier et notamment le syndicalisme d’action directe. S’il faut, à de rares exceptions, renoncer à l’idée d’un syndicalisme français proudhonien, il y a bel et bien dans celui-ci une conception native de l’autonomie qui consonne spontanément avec l’esprit du proudhonisme. Il reste beaucoup à faire dans ce domaine, en étudiant notamment le rôle d’un certain nombre de médiateurs : Pelloutier, bien sûr, mais aussi Charles Guieysse, proudhonien déclaré, dont les Pages libres ont exercé sur le monde syndical une influence réelle, plus profonde peut-être que celle du Mouvement socialiste. On ne pouvait tout dire dans ce numéro et il faudra y revenir. La publication d’un article inédit en français de Sorel sur Proudhon — faute du livre qu’il renonça à écrire —, ainsi que la correspondance du même Sorel et surtout de Berth avec Édouard Droz, montrent bien en tout cas la fonction « incitatrice » (P. Ansart) de la problématique proudhonienne dans le débat intellectuel et social au tournant du siècle. Parce qu’il s’est voulu envers et contre tout philosophe de la liberté dans un monde économique dominé par la nécessité, Proudhon occupe dans la pensée sociale contemporaine une position originale et inexpugnable.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 10, 1992 : Proudhon, l’éternel retour, p. 2-4.
Auteur(s) : JULLIARD (Jacques)
Titre : Avant-propos
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article20
(consulté le 21-09-2015)

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