Revue d’histoire intellectuelle

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Sarah Al-Matary, La haine des clercs. L’anti-intellectualisme en France

Paris, Éd. du Seuil, 2019, 392 p.

samedi 25 décembre 2021

Sarah Al-Matary nous offre en près de 400 pages (avec index) un copieux échantillon de manifestations d’anti-intellectualisme, en France, de Agricol Perdiguier et Pierre Joseph Proudhon à Michel Onfray et Michel Houellebecq. Son échantillon n’est pas composé que de penseurs, mais aussi d’événements collectifs (la polémique sur l’affectation de la Grande Chartreuse ou le mouvement de Pierre Poujade, par exemple). « Portraits, scènes, querelles, affaires » (p. 31), nous dit l’autrice, sont ses objets d’étude. Le fil rouge de l’anti-intellectualisme conduit le lecteur de cas en cas, qui se répondent et se complètent, les plus récents actualisant des idées formulées antérieurement, tout en révélant de nouvelles facettes de ce vieux penchant français : « Sus à l’intello ! » L’autrice visite (ou revisite) ainsi, de manière documentée, différentes variantes de l’anti-­intellectualisme qui témoignent de la « permanence d’une rhétorique qui s’actualise au gré des crises et des parcours individuels » (p. 14). Elle fait appel à des sources originales dont le rapprochement s’avère parlant. D’où des études percutantes, à rebrousse-poil des représentations convenues. Par exemple, elle fait un sort à Zola, légendaire porte-parole des intellectuels lors de l’Affaire, et à son pendant, Barrès. Elle montre comment chez ces deux icônes – habituellement opposées – se tissent à la fois intellectualisme et anti-intellectualisme. D’entrée, l’autrice donne le ton à sa démonstration qui déroule, tout au long du siècle, auteurs connus et moins connus ayant versé, plus ou moins durablement, dans l’anti-intellectualisme. Elle pointe les particularités de chacun remises dans leur contexte socio-historique. À côté des « classiques », Céline ou Péguy, le lecteur découvrira des francs-tireurs à la postérité plus discrète, comme les syndicalistes révolutionnaires (Yvetot) ou les individualistes (Libertad).
Le panorama historique de l’anti-intellectualisme brossé par Sarah Al-Matary va de la première période du phénomène – qu’elle fait ­remonter à Perdiguier – à nos jours. Évidemment, mettre dans le même sac le méritant Compagnon et le médiatique Houellebecq heurtera des sensibilités. C’est que, dépouillé de ses apparences idéologiques, l’anti-intellectualisme est complexe et recouvre des oppositions diverses à l’intellectualisme. Les deux derniers chapitres consacrés à la période contemporaine qui bouclent la démonstration sont un peu moins convaincants. On ressent comme une rupture dans l’analyse, due, sans doute, au fait que le lecteur a vécu, peu ou prou, ce dont l’autrice traite. Il a son point de vue et se rallie moins aisément aux conclusions de cette dernière. La leçon d’histoire, magistralement administrée jusque-là, cède la place à une interprétation d’événements récents peut-être insuffisamment étayée pour emporter la pleine adhésion du lecteur lequel, parce qu’il en a été un spectateur, voire un acteur direct, est forcément plus circonspect. Enfin, la conclusion, brève, synthétise les contradictions de l’anti-­intellectualisme, décidément insaisissable au regard des classements politiques ordinaires : est-il de droite ? est-il de gauche ? L’autrice, sans employer le terme, le considère comme un analyseur de la fonction sociale des intellectuels. Empathique avec son objet, elle souligne in fine qu’il marque « une volonté de transformation de l’ordre social », le souhait qu’advienne une société où l’éducation l’emporterait sur l’instruction (p. 307).
Vision évolutionniste ou démarche régressive-progressive ?
La rupture dans le ton de l’ouvrage entre le traitement de l’anti-­intellectualisme passé et celui de la période contemporaine renvoie à une intéressante et ancienne question de méthode : comment faire l’« histoire du temps présent » ? Ou, plus exactement, comment mettre le temps présent en perspective historique et l’inscrire dans une généalogie ? Le philosophe et sociologue Henri Lefebvre avait trouvé une réponse à cette question avec sa méthode « régressive-progressive » de mise en relation du passé historique et du présent (1). Sarah Al-Matary aurait pu l’adopter et, à l’inverse de son exposé chronologique et « évolutionniste », partir des cas les plus récents d’anti-intellectualisme pour remonter vers le passé. Technique­ment, ce n’est qu’après avoir analysé l’anti-­intellectualisme diffus de la « nouvelle élite peopolisée  » (p. 279) des années 2000, qu’elle aurait effectué sa remontée dans le temps afin de détecter ce qui survit des formes anciennes d’anti-intellectualisme dans les formes modernes et dans quelle mesure celles-ci s’enracinent dans celles-là. Cette manière de déconstruire à rebours l’« ardeur continue » (prière d’insérer) de l’anti-intellectualisme aurait peut-être mieux convenue aux intentions de ­l’autrice dont on perçoit qu’elle vise autant le présent que le passé. C’est en tout cas ce que reflète l’accueil reçu par l’ouvrage dans les médias pour grand public.
Dialectique bakouninienne ou hégélienne ?
Un autre problème théorique soulevé par La haine des clercs consiste en son objet même, l’anti-intellectualisme. Sarah Al-Matary prend la précaution de préciser qu’elle étudie prioritairement une « forme qui peut sembler atypique » : l’« anti-intellectualisme rationaliste » (p. 15), au sein duquel cohabitent les révolutionnaires (de Proudhon aux maoïstes) et leurs rivaux (de Maurras à Houellebecq), mais qui, dit-elle, « partagent souvent une même grammaire » ( ibid .). Tous, en effet, appartiennent à l’univers du discours (de la « jactance » aurait dit Léon Bloy) où ils se retrouvent en compagnie de leurs adversaires préférés, les tenants de l’intellectualisme. L’anti-intellectualisme rationaliste, toutes tendances confondues, forme avec l’intellectualisme un couple dont les acteurs se ressemblent comme les figures inversées d’un jeu de cartes… quand ils ne passent pas d’un camp à l’autre, l’intellectualiste déçu d’hier devenant parfois l’anti-intellectualiste virulent d’aujourd’hui. Bref, l’anti-intellectualisme suppose, pour exister, l’intellectualisme. Loin d’être engagés dans une lutte à mort, les protagonistes des deux courants sont plutôt de connivence et La haine des clercs révèle que leur opposition est souvent factice, surjouée par des compères qui amusent la galerie, spécialement aujourd’hui où la scène médiatique a pris tellement d’importance. En cela, l’ouvrage est démystificateur. Son autrice nous montre qu’en France, c’est plutôt un vaudeville qu’une tragédie que jouent les adversaires de l’intellectualisme sur la scène politico-littéraire. Ainsi, personne ne prend au sérieux les incitations au meurtre, dans L’insurgé, de l’anti-­intellectualiste Marcel Beloteau (p. 142) que l’autrice qualifie d’« hurluberlu qui se promenait en spartiates par tous les temps ». De même, l’anti-­intellectualisme de Drieu La Rochelle apparaît pour ce qu’il est : le ressentiment d’un raté scolaire qui a hâte de prendre la place, à la NRF et ailleurs, de ceux qu’il poursuit de sa vindicte. Que cela passe par la Collaboration et que, démasqué, il se suicide, ne fait que confirmer son amour-haine pour les milieux intellectuels qu’il conchie dans son journal (p. 229). L’anti-intellectualisme sort donc démystifié de l’ouvrage. Mais Al-Matary va-t-elle au bout de sa démystification ? Son regard n’a-t-il pas été affecté par son objet et empreint d’une vision binaire du social divisé entre pro et anti, celle de la dialectique « bakouninienne » où le Négatif s’oppose radicalement au Positif pour advenir (2) ? Certes, elle s’en défend d’emblée en soulignant une « difficulté de taille : ceux qui se dressent contre les intellectuels s’y apparentent fréquemment » (p. 13). Mais, une vision plus « hégélienne », ternaire, du réel ne lui aurait-elle pas permis de pointer une variante de la critique de l’intellectualisme qu’elle a laissée de côté et que, faute de mieux, on nommera le « contre-intellectualisme (3) » ?
Le contre-intellectualisme, l’oublié de l’histoire
En effet, la critique des intellectuels ne se cantonne pas aux diatribes, souvent haineuses, des anti-intellectualistes savamment épinglées par Sarah Al-Matary. Elle peut s’exercer selon d’autres modalités qui sont un dépassement ( Aufhebung ) de l’opposition frontale – en ­partie ­simulée – incarnée par les anti-intellectualistes. Elle se concrétise alors dans des pratiques fondatrices d’un genre nouveau de « lettré », plus impliqué qu’engagé, s’efforçant d’articuler travail intellectuel et travail manuel. Citons, avant Jean Giono et son « retour à la terre », le ­collectif ­d’étudiants de la Fondation universitaire de Belleville qui, réuni par Jacques Bardoux, s’installe en quartier ouvrier dans un but éducatif. Georges Duhamel qui a aussi expérimenté cette voie, la restitue de manière fictionnelle dans le Désert de Bièvres (1937) où il met en scène une communauté d’étudiants voulant échapper aux travers de l’intellectualisme. Tout au long de la période étudiée dans La haine des intellectuels, ce contre-­intellectualisme – qui s’ancre dans du faire – a fait entendre sa petite musique renvoyant dos à dos intellectuels de la chaire et leurs adversaires anti-intellectualistes.
Mais, pour mettre au jour ces manifestations qui dépassent l’anti-intellectualisme de façade, encore faut-il ne pas se faire prendre par le jeu spectaculaire des « anti », souvent de connivence avec ceux qu’ils dénoncent comme étant les « pro ». Avoir recours à une analyse ternaire qui, dans un processus social, distingue les dimensions « pro », « anti » et « contre », dialectisant ainsi l’objet auquel on l’applique, peut permettre d’échapper à ce piège. Récusant une représentation manichéenne du réel, cette analyse dialectique, plus hégélienne que bakouninienne, permet d’identifier la contiguïté sociologique existant entre les « pro » et les « anti », comme avec les « contre », jamais aussi séparés qu’ils le prétendent. Péguy dont l’action participe de ces différents registres, est un bon exemple de cette complexité. Devenu chantre de l’anti-intellectualisme, après être passé par la rue d’Ulm, creuset de l’intellectualisme, n’est-il pas aussi, par ses créations novatrices (librairie, Société nouvelle de librairie et d’édition, Cahiers de la quinzaine), un représentant du contre-intellectualisme ?
En ouvrant la « boîte noire » de l’anti-intellectualisme, Sarah Al-Matary nous offre une belle contribution à la sociologie historique des intellectuels. Elle invite aussi à reprendre la question de l’intellectuel et de sa place dans la société. Pierre Bourdieu, avec son exigence de réflexivité, et René Lourau, avec celle d’analyse de l’implication, avaient dessillé les yeux des chercheurs en sciences humaines sur leur fonction sociale. Il serait salutaire de reprendre cet examen de conscience. Le meilleur moyen de couper l’herbe sous le pied de l’anti-intellectualisme primaire.
Antoine Savoye


1. Voir Henri Lefebvre, « Perspectives de la sociologie rurale », Cahiers internationaux de sociologie, XIV, 1953. Et l’adaptation de sa méthode que nous avons proposée dans « Du passé, faisons l’analyse. Le traitement de l’histoire », in Remi Hess, Antoine Savoye (dir.), Perspectives de l’analyse institutionnelle, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1988, p. 153-164.
2. Voir M. Bakounine, La réaction en Allemagne (1842), in Jean Barrué, L’anarchisme aujourd’hui, Paris, Éd. Spartacus, 1970.
3. Sur la théorisation des modes d’action en termes d’« anti » et de « contre », voir René Lourau, « Pour une sociologie des contre-institutions », l’Homme et la société, 17, 1970, p. 281-295.