Revue d’histoire intellectuelle

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Elena Bovo, Pensée de la foule, pensée de l’inconscient. Généalogie de la psychologie des foules (1875-1895)

Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2021, 228 p.

samedi 25 décembre 2021

Elena Bovo est philosophe de formation, spécialiste de l’œuvre d’Emma­nuel Levinas. Rien ne l’avait préparée, dans ce commerce passé avec la philosophie et la haute figure du penseur de l’altérité, à arpenter les terres hostiles du positivisme italien entre 1870 et 1914. Long et périlleux voyage tant ces terres sont inhospitalières, peuplées de monstres (au propre comme au figuré), lieux de culte de savoirs maudits aujourd’hui démonétisés et dont le seul vestige sont ces innombrables livres désormais sans lecteurs, encombrant les rayons des bibliothèques. En particulier au sein des études italiennes, discipline où enseigne ­l’autrice, c’est terra incognita ou mieux encore planète interdite. Les polémiques qui ont accompagné la réouverture du Museo Cesare Lombroso à Turin, principal témoignage de cette époque, illustrent la difficulté de la mission que s’est donc assignée Elena Bovo. Son mérite est indéniable car le sujet, de prime abord inactuel, appelle une maîtrise élevée de sources abondantes au propos difficilement accessible, le tout pour un bénéfice indéterminé.
Déjà co-directrice en 2018 d’un ouvrage sur La pensée de la race en Italie du romantisme au fascisme, Elena Bovo consacre ce nouveau livre à la généalogie de la psychologie des foules. On a montré ailleurs (1) en quoi cette science est sans doute le plus beau produit de l’école lombrosienne, sa principale postérité sans doute, ainsi que l’importance de l’œuvre de Scipio Sighele (1868-1913), en particulier de son livre La foule criminelle. La démarche de l’autrice et son questionnement ne sont donc pas neufs. Et il n’est pas certain que son ouvrage bouleverse les connaissances héritées des travaux passés, en particulier ceux de Pierre Moscovici et de Jaap Van Ginneken. Son bénéfice est tout autre.
L’introduction avec de judicieux emprunts à l’œuvre d’Hannah Arendt dépeint bien l’émergence de l’âge des foules, moment clé entre la fin de la société traditionnelle et l’entrée dans l’ère des masses. Ensuite avec précision et méthode Elena Bovo se confronte à l’ensemble des auteurs du XIXe siècle. Tarde, Taine, Lombroso, Sighele, Fournial, Le Bon font l’objet d’une relecture littérale, sans faille et sans a priori. Il ne manque à ce tour d’horizon, à notre avis, qu’Enrico Ferri. Car ce juriste, inventeur de la sociologie criminelle, grande figure de l’école italienne d’anthropologie criminelle, très influent dans l’entourage de Lombroso, joue ici un rôle clé (2). Avec Elena Bovo, il est bon de se retremper à ces sources de façon systématique, de les lire pour ce qu’elles sont, de ­repréciser l’enchaînement des publications et des idées. Il est heureux de voir brisés les poncifs concernant Gustave Le Bon inventeur du fascisme, ou de voir confirmé que Sighele est bien fondé dans sa querelle de priorité l’opposant à l’auteur de la Psychologie des foules.
Elena Bovo redresse beaucoup d’erreurs et en commet peu (3). Cepen­dant elle ne sait pas toujours s’affranchir de sources certes reconnues, mais qui ne sont pas toujours les meilleures. Sur le darwinisme, la lecture des travaux d’Yvette Conry nous paraît, par exemple, plus profitable que celle de Patrick Tort. Il en est de même pour l’interprétation de la dégénérescence dans le contexte italien, notion mouvante dans les différentes éditions de L’homme criminel, et le plus souvent fautive dans l’historiographie contemporaine. Au passage, la rigueur intellectuelle de l’autrice l’oblige à reconsidérer l’œuvre de Cesare Lombroso et à lui assigner sa juste place. Démarche qui n’est pas facile à l’heure où les néo-foucaldiens continuent de le vouer aux gémonies (4). Et nous sommes bien placés pour connaître l’omerta qui règne sur le sujet, au terme de plusieurs tentatives avortées de publication d’une histoire de la réception de Lombroso en France.
Au final, l’autrice replace la psychologie des foules dans son époque et son contexte, non sans tenter de lui donner sa vraie dimension, non pas réactionnaire, mais progressiste. Certes, elle n’emprunte pas la voie d’une interprétation globalisante de grand style et se refuse à faire entrer ce savoir dans le corpus de l’histoire des idées, en se maintenant à un niveau strictement philologique. Mais c’est au bénéfice d’une interprétation plus classique, forte d’emprunts à la psychanalyse, faisant de l’apparition de la foule, de la mise à nu de ses mécanismes de sujétion sur l’individu, l’une des étapes de la découverte et de l’affirmation de l’inconscient. Le seul défaut de cette interprétation, parfaitement corroborée dans nos propres travaux, est sans doute sa dimension strictement historique. De là notre désaccord avec l’autrice sur cette vision d’un hapax historique, d’une parenthèse désormais refermée. Ernest Laclau a montré dans ses recherches sur le populisme (5), en relisant justement Le Bon et en s’intéressant à ce moment pivot de l’émergence de la psychologie des foules, qu’ils pouvaient fournir l’une des clés interprétatives du phénomène populiste contemporain.
À noter enfin, une riche annexe faite de reproductions d’archives et de manuscrits opportunément traduits en français.
Olivier Bosc


1. Olivier Bosc, La foule criminelle, Paris, Fayard, 2007.
2. Ferri est présent en France auprès de Tarde au tout début des années quatre-vingt ? ; il est l’inspirateur des travaux de Sighele autour de 1890-1891 et de sa « ?conversion ? » à la foule. Son histoire reste à écrire.
3. Nous nous permettons d’en relever une : le qualificatif de juriste assigné à l’anthropologue Giuseppe Sergi (1841-1936). Et d’ailleurs ses travaux sur les psychoses épidémiques auraient mérité de figurer dans le corpus examiné.
4. Voir, par exemple, Julien Larregue, Héréditaire. L’éternel retour des théories biologiques du crime, Paris, Éd. du Seuil, 2020.
5. Ernesto Laclau, On Populist Reason, Londres/New York, Verso, 2005.