Revue d’histoire intellectuelle

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Enrico Serventi Longhi, Alceste De Ambris l’anti-Mussolini. L’utopie concrète d’un révolutionnaire syndicaliste

Trad. de l’italien par Fabio Delfini et Mario Guastoni, préface de Marco Gervasoni, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2019, 30

samedi 25 décembre 2021

Le diplomate écrivain Maurizio Serra, dans son livre récent D’Annunzio le magnifique, expédie en quelques lignes la biographie d’Alceste De Ambris (1). Il est classé parmi les « fiumains », c’est-à-dire les praticiens de l’expérience politico-sociale accompagnant l’occupation de Fiume par Gabriele D’Annunzio et ses légionnaires en 1919-1920, par opposition aux « fiumistes » artistes du même drame au romantisme plus affirmé. Il est aussi qualifié de « proche de Mussolini » et comparé, mal à propos, à des figures comme Georges Valois ou Gaston Bergery. Autant dire que le travail d’Enrico Serventi Longhi, par bonheur désormais disponible en français, est bienvenu pour sortir le personnage de l’oubli et des interprétations hâtives de la para-littérature historique. C’est un livre vaste, fouillé, très bien construit et articulé, qui puise aux meilleures sources, en particulier des archives familiales conservées en France par Mario Guastoni et largement inédites. Le style parfois lourd de la traduction et quelques imperfections de forme ne rendent pas toujours justice au travail de synthèse considérable et à la connaissance poussée d’épisodes complexes. Il restitue à ce personnage, souvent cité mais peu connu, et à son parcours (il naît en Toscane en 1874 et meurt à Brive-la-Gaillarde en 1934) toute son ampleur et sa richesse, en particulier dans sa dimension humaine et sensible d’homme de pensée et surtout d’action. Pourtant le choix d’un titre à tiroir n’aide pas à la tâche et nous paraît assez contre-productif au regard de l’entreprise et de ses résultats. Qualifier Alceste De Ambris d’anti-Mussolini fait certes image, mais il réactive de notre point de vue un schéma erroné et sa compréhension profonde échappe au lecteur non averti. Il s’agit d’un rajout par rapport au titre de l’édition originale italienne parue en 2011. Quant au sous-titre construit autour d’un oxymore – l’utopie concrète – et, comme disent les philosophes, d’une crème renversée – le révolutionnaire syndicaliste, plutôt que le syndicaliste révolutionnaire –, il nous semble là encore brouiller le message.
Car le message est simple ? : sortir De Ambris du ghetto fiumain et de sa postérité unidimensionnelle de rédacteur de la Charte du Carnaro, éphémère constitution de la régence de Fiume. L’auteur y réussit fort bien, en peignant d’abord le jeune De Ambris, natif de la Lunigiana puis bientôt malade de la patria lontana, exilé au Brésil, se confrontant aux intérêts économiques les plus rapaces, armé de son seul talent de plume. Le portrait retrouvé du leader des luttes du travail dans sa région de formation et de cœur, Parme, et le récit de son principal fait d’armes, la mythique grève agraire de 1908 qui lui vaut à nouveau l’exil, en Suisse cette fois, font particulièrement sens. L’auteur rappelle opportunément l’immense popularité qui est la sienne et son aura quasi mystique d’alors. Le livre dépeint ensuite avec beaucoup de précision et de justesse le climat et les lignes de fracture de l’interventionnisme de gauche autour de 1914-1915 dont le leader syndicaliste, baigné d’influences mazziniennes et ardent républicain, est l’un des acteurs. Le texte restitue aussi, dans un volet inattendu, la façon dont De Ambris trempe alors dans des combinaisons politiques de haut vol où se croisent industriels de l’armement, banquiers de la haute finance, militaires de l’État-Major, hommes politiques, agents des puissances alliées, souvent soudés par des amitiés maçonniques et œuvrant à l’entrée en guerre de l’Italie au côté de l’Entente. Ces liaisons dangereuses, rançon d’une tentation permanente pour le prestige et le pouvoir, éclairent d’un autre jour la séduction qu’a pu exercer sur lui l’aventure de Fiume. Mais la guerre est surtout le laboratoire d’un rapport neuf entre travail et production, avec l’expérience syndicale de participation à l’effort productif de guerre justement cautionnée par De Ambris et dont le corporatisme de la Charte du Carnaro sera la parfaite synthèse. Le moment de la conversion à la nation, dans l’épisode interventionniste comme au temps de l’après-guerre reste, cependant, nimbé de mystère, que l’auteur n’arrive pas totalement à dissiper. Très éclairant cependant est le portrait du climat des années 1919-1922 et la puissance inexorable d’un mouvement fasciste, réduisant méthodiquement l’espace politique de ses alliés, syndicalistes révolutionnaires, nationalistes, dirigeants du Grand-Orient ou anciens combattants.
La personnalité de De Ambris après l’épisode de Fiume est bien celle d’un homme fini, condamné à l’exil en France, bientôt déchu de la nationalité italienne, retranché de l’anti-fascisme par ses engagements passés comme par une vision plus clairvoyante que celle de ses tenants officiels. En effet, sa fibre révolutionnaire lui fait toucher les limites d’une action purement légale, vaine transposition du fonctionnement des partis et sur le seul terrain de la propagande. Au passage sa prise de responsabilité au sein de la Ligue italienne des droits de l’Homme (LIDU), permet de raconter cette page de l’histoire de l’émigration italienne et de l’exil. Au final, il y a un drame De Ambris, mélange d’aventurisme, de goût pour l’action et plus encore pour la conspiration, d’exils et d’échecs. L’archaïsme de ce carbonaro égaré à l’ère des organisateurs léninistes et de la « technique du coup d’État » (Curzio Malaparte) est sans doute l’explication la plus évidente de cette trajectoire descendante comme la composante de sa postérité, voire, peut-être, désormais de son actualité.
Olivier Bosc


1. Maurizio Serra, D’Annunzio le magnifique, Paris, Grasset, 2018.