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Emile Durkheim, Lettres à Marcel Mauss, présentées par Philippe Besnard et Marcel Fournier

vendredi 25 septembre 2015

Emile Durkheim, Lettres à Marcel Mauss, présentées par Philippe Besnard et Marcel Fournier
Paris, PUF, coll. "Sociologies", 1998, 593 p.

THIERS (Eric)

La publication des lettres d’Emile Durkheim à son neveu Marcel Mauss, écrites de 1893 à 1917 et conservées au Collège de France, était attendue par tous ceux que passionne la vie intellectuelle au tournant du siècle. C’est aujourd’hui chose faite aux Presses universitaires de France grâce à l’initiative de Philippe Besnard et Marcel Fournier, auteur, il y a cinq ans, d’une biographie de Mauss chez Fayard.
Ce précieux travail mérite d’être salué à bien des égards. Il nous permet tout d’abord de prendre connaissance d’une correspondance dont l’accès était jusqu’alors difficile, l’écriture souvent illisible d’Emile Durkheim imposant un effort de déchiffrement qui aura découragé plus d’un chercheur. En outre, à quelques exceptions près, au demeurant tout à fait négligeables, cette correspondance nous est livrée dans sa totalité avec une présentation fort détaillée et un appareil critique – en particulier des notices biographiques – qui permettent de lire ces lettres en en saisissant pleinement le contenu et donc la portée. Ajoutons que cet ouvrage nous propose aussi au fil de la lecture des photographies de Durkheim, Mauss et de leur famille. On appréciera cette initiative qui donne à ces lettres plus de chair et constitue un moyen habile de faire comprendre que l’histoire intellectuelle ne saurait être une pure histoire des idées qui négligerait les personnes et leur milieu familial et social. On peut certes regretter de ne pas disposer des lettres de Marcel Mauss à Emile Durkheim, celles-ci ayant été perdues lors de la Seconde Guerre mondiale. Mais, en définitive, cette absence ne nuit pas à la compréhension des rapports intenses qui existaient entre le père de la sociologie française et son neveu et disciple.
Car cette correspondance est d’une étonnante richesse. Non seulement elle nous permet de saisir les rapports intimes de deux proches parents dans une famille bourgeoise et intellectuelle, juive et française du début du siècle, mais elle constitue aussi un document de première main sur la création de l’école française de sociologie. Ces lettres sont, de plus, une clé essentielle pour saisir l’impact de la Première Guerre mondiale dans la société française et comprendre l’engagement des intellectuels lors de ce conflit.
Comme le soulignent Besnard et Fournier, la correspondance entre Mauss et Durkheim nous rend témoins d’une « belle histoire d’amour avunculaire ». Emile Durkheim est le frère de la mère de Mauss. À la mort du père de ce dernier, le sociologue devient en quelque sorte son tuteur et son mentor. Il s’agit là d’une relation exigeante et intense, ponctuée par des crises et des fâcheries. Cette correspondance nous montre un Durkheim soucieux qui conseille son neveu sur ces choix intellectuels mais aussi sur son comportement. Peu à peu apparaît le portrait de ces deux hommes si proches par leurs préoccupations scientifiques et leurs valeurs mais au caractère fort différent. Durkheim est un homme de devoir, pudique, stoïque mais également perpétuellement inquiet et voué à la neurasthénie comme il l’avoue lui-même dans ses lettres. Mauss est, au contraire, beaucoup plus dispersé et semble avoir du mal parfois à se gouverner. C’est en tout cas ce que son oncle lui reproche perpétuellement. Il faut bien avouer que l’image que nous avons de Mauss est un négatif au sens photographique du terme. Nous ne le connaissons ici qu’à travers les lettres de Durkheim qui montre à l’égard de son neveu une grande et sévère exigence. Car le sociologue croit beaucoup en son disciple et il demeure pour lui, jusqu’à sa mort, un maître de discipline.
Au-delà du portrait de ces deux hommes, c’est aussi l’évocation des mœurs d’une famille bourgeoise du début du siècle que nous offre cette correspondance. Ainsi cette famille s’émeut-elle de la vie dissolue – pour l’époque – de Mauss. Cela vaudra, en 1905, à celui-ci des lettres très dures de son oncle qui entend le ramener dans le droit chemin et le rappelle à ses devoirs, mot-clé dans le vocabulaire de Durkheim. Mauss éprouve souvent des difficultés face à ce qu’il qualifie de « communisme familial ». Pourtant sa révolte sera toujours, semble-t-il, mesurée et les liens très forts qui unissent les membres de cette famille l’emporteront invariablement.
Mais ces deux hommes sont avant tout des intellectuels et ils ne peuvent se penser autrement. Les lettres de Durkheim constituent, à ce titre, un témoignage irremplaçable sur la constitution de l’école française de sociologie. On y voit l’auteur des Règles de la méthode sociologique constituer son réseau, accueillir des étudiants, discuter des thèses de ses collègues, commenter et participer à ces empoignades pour l’accès à une chaire universitaire. Mais surtout l’essentiel de son énergie s’épuise dans ce projet pharaonique que constitue l’Année sociologique. Durkheim commande des comptes rendus, des bibliographies, des articles. Il met tout le monde à contribution : Bouglé, Lévy-Bruhl, Hubert, Fauconnet mais aussi et surtout Mauss. Son oncle s’impatiente de ne pas recevoir ses comptes rendus à temps. Il fulmine, se plaint de la charge de travail que lui impose la revue et qui le détourne de ses propres travaux. Car c’est lui le chef d’orchestre et la cheville ouvrière de l’Année sociologique. Il y fait tout, déployant une énergie qui n’aura d’égale que celle qu’il mettra en œuvre pendant la Première Guerre mondiale dans sa contribution à la mobilisation des esprits. Les lettres qu’il envoie à son neveu sont ainsi la chronique parfois quotidienne de cette entreprise intellectuelle.
Ni Durkheim ni Mauss n’entendent cependant demeurer dans le cocon universitaire à l’abri de cette société qu’ils entendent décrypter. Ils s’engagent, contribuant de la sorte à la constitution de cette figure nouvelle de l’intellectuel. Si l’Affaire Dreyfus est peu présente directement dans leur correspondance, on sent qu’elle préoccupe beaucoup Durkheim qui, éloigné de Paris, demande sans cesse à Marcel Mauss de le tenir informé des événements. Ce dernier connaît un engagement politique plus intense que celui de son oncle. Militant socialiste, il est un collaborateur permanent de l’Humanité, ce que Durkheim ne voit pas d’un bon œil, jugeant que son neveu se laisse par trop distraire de ses activités scientifiques. Mais le fondateur de l’Année sociologique connaîtra, lui aussi, un engagement intense pendant la Première Guerre mondiale. Surpris à Guéthary lors de l’invasion, il voit partir son fils André et son neveu qui, bien que pacifiste, s’est engagé volontairement à quarante-deux ans. Impuissant face aux événements, Durkheim va se jeter dans la bataille de la propagande et animer toute une série de comités au premier rang desquels le Comité d’études et de documents sur la guerre, présidé par Lavisse. Jusqu’à l’épuisement le sociologue va déployer une énergie désespérée en publiant notamment des brochures destinées à faire pièce à la propagande allemande. Mais la guerre aura raison de lui et la disparition de son fils en 1916 nous laisse un Durkheim brisé qui meurt de chagrin le 15 novembre 1917, à cinquante-neuf ans. Ses dernières lettres, toutes de douleur retenue, emportent l’émotion du lecteur et constituent un témoignage pudique sur les ravages de la guerre dans la société française.
On l’aura compris ; cette correspondance est un document important et quiconque s’intéresse à l’histoire intellectuelle ne pourra faire l’économie de cette lecture. Car ses lettres sont une preuve de plus – s’il en fallait une – que les idées ne se promènent pas nues dans les rues et que, derrière elle, il y a toujours des hommes et des histoires.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 17, 1999 : Intellectuels dans la République, p. 167-170.
Auteur(s) : THIERS (Eric)
Titre : Emile Durkheim, Lettres à Marcel Mauss, présentées par Philippe Besnard et Marcel Fournier : Paris, PUF, coll. "Sociologies", 1998, 593 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article58

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