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L’âge d’or. Entre passé et futur

lundi 21 septembre 2015

Entre passé et futur

POUTHIER (Jean-Luc)

L’âge d’or est une ronde. Un cercle de femmes et d’hommes qui dansent en se tenant la main. Telle est du moins la représentation donnée par les artistes, de Cranach l’Ancien (L’âge d’or, 1530) au libertaire Émile Gravelle (1894), de Pierre-Charles Trémolière (L’âge d’or, 1739) à Henri Matisse (Le bonheur de vivre, 1905-1906). De même que la ronde tourne et revient sans cesse à son point de départ, l’âge d’or appelle le retour d’un temps révolu, celui où des humains insouciants vivaient – nus – en communion avec une nature généreuse. Hésiode l’évoque le premier, semble-t-il, au viiie (ou viie) siècle avant notre ère, dans Les travaux et les jours :

D’or fut la première race d’hommes périssables que créèrent les Immortels, habitants de l’Olympe. C’était aux temps de Chronos, quand il régnait encore au ciel. Ils vivaient comme des dieux, le cœur libre de soucis, à l’écart et à l’abri des peines et des misères : la vieillesse misérable sur eux ne pesait pas ; mais, bras et jarrets toujours jeunes, ils s’égayaient dans les festins, loin de tous les maux. Ils mouraient comme en s’abandonnant au sommeil. Tous les biens étaient à eux : le sol fécond produisait de lui-même une abondante et généreuse récolte, et eux, dans la joie et la paix, vivaient de leurs champs, au milieu de biens sans nombre.

À peu près à la même époque, le prophète juif Ésaïe décrit une vision proche, qui diffère toutefois sur un point essentiel : l’âge d’or ne se conjugue pas au passé, mais au futur.

Le loup habitera avec l’agneau,

le léopard se couchera près du chevreau.

Le veau et le lionceau seront nourris ensemble,

un petit garçon les conduira. […]

Il ne se fera ni mal, ni destruction

sur toute ma montagne sainte,

car le pays sera rempli de la connaissance du seigneur,

comme la mer que comblent les eaux (Ésaïe 11, 6-9).

À Rome, au Ier siècle avant notre ère, l’avènement d’Auguste se veut synonyme de paix et de bonheur. Virgile et Ovide chantent à leur tour l’imminence de l’âge d’or.

Oui, c’est lui, voici le héros, dont si souvent on te répète qu’il t’est promis ;

Auguste César, né d’un dieu, fondera un nouveau siècle d’or ;

régnant sur les terres où régnait autrefois Saturne,

il étendra son empire au-delà des Garamantes et des Indiens

(Virgile, Énéide, Livre VI).

Alors, l’âge d’or, ère de Chronos/Saturne évanouie, Éden biblique déchu ? Ou promesse radieuse à venir ? C’est à partir de la Renaissance que les peintres entreprennent de mêler ces deux perceptions, et introduisent dans l’évocation chrétienne du Paradis des emprunts aux littératures grecques et latines [1]. Des créatures inspirées de l’antique côtoient des bêtes féroces apaisées. Ce métissage – pour employer un terme contemporain en vogue – répond aussi aux étonnements nés de la découverte récente d’un Eldorado peuplé d’humains lointains et pourtant semblables. Alphonse Dupront a décrit en quelques formules bien frappées les réactions « de refus et de refuge » que suscite cet « âge d’or » présent sur la terre : « En lui, toutes les séductions du complexe de fuite. Mais combien affronteront les océans et les terres pour se donner le bienfait d’être “sauvage” ? » Candide « a bien fait le voyage de l’Eldorado, mais il en est revenu, pour se mettre à bêcher son jardin. L’Occident n’a pas quitté son jardin, ou y est très vite revenu [2] ».

L’humanisme n’en avait pas moins engagé une déprise de l’attente du salut annoncé par le christianisme. Le xixe siècle hérite de ce cheminement vers un au-delà rabattu sur le monde. Les grands déploiements des philosophies de l’histoire sécularisées dévoilent (au sens premier d’apocalypse) les chemins qui conduiront aux lendemains qui chantent. Pendant qu’au même moment, des utopies repartent à la découverte d’un autre état de nature, où l’humain se dépouillerait des oripeaux d’une civilisation dévoyée. Renoncer au progrès, ou le maîtriser ?

En 1893, le peintre Paul Signac (1863-1935) entreprend une composition de grande taille (3 m x 4 m) où il entend représenter ce que pourrait être le nouveau bonheur humain. L’artiste réside alors à Saint-Tropez, qui fournit son cadre à l’œuvre. C’est l’époque des attentats anarchistes. La République se défend par les « lois scélérates », qui entraînent la comparution devant les tribunaux de nombreuses personnes supposées proche du milieu libertaire, et en fin de compte acquittées. Signac, qui ne cache pas sa sympathie pour leurs idées, pense intituler sa toile Au temps d’anarchie. Après l’assassinat du président de la République, Sadi Carnot, en 1894, un mouvement de rejet de la violence monte toutefois dans l’opinion. L’attraction de Signac pour l’anarchisme se révèle (et demeurera) plus affective que politique. Il décide de rebaptiser son tableau Au temps d’harmonie. Cela n’empêche pas son travail d’être reçu avec suspicion, aussi bien par la critique que par les milieux progressistes auxquels il était destiné. Dans quelle mesure des symboles anarchistes (les joueurs de pétanque, le coq), figurent-ils sur cette peinture ? C’est encore objet de discussion [3]. En revanche, le sous-titre, lui, est explicite : « L’âge d’or n’est pas dans le passé, il est dans l’avenir ». Point de nostalgie chez Paul Signac. L’idéal est à construire. Un idéal, inspiré peut- être de Charles Fourier, qui mêle la quête politique de l’hédonisme, dont toute la toile est empreinte, et une attente de l’émancipation des servitudes du travail par le progrès technique. Sur ce plan, la juxtaposition à l’arrière-plan d’une machine agricole et de la ronde traditionnelle montre bien comment Signac s’inscrit dans l’héritage de ses prédécesseurs, tout en entendant aller au-delà du seul regret d’un état de nature à retrouver.

Au temps d’harmonie suggère de dépasser les contradictions du mythe de l’âge d’or. Chaque article de ce dossier revient à sa façon sur la manière dont était pensée, à la fin du xixe siècle, la cité idéale à construire, entre ré-enracinement dans un passé idéalisé (c’est le cas de l’art hongrois évoqué par Enikő Róka) et déploiement d’une eschatologie millénariste, religieuse ou sécularisée (les illuminations du « prophète » italien Lazzaretti, rapportées par Olivier Bosc, en sont un bel exemple). Le vœu d’un retour aux temps préhistoriques formulé par quelques « naturiens libertaires » (ressuscités par Arnaud Baubérot) côtoie l’attente joachimite d’un âge de l’esprit qui pénètre utopies et philosophies de l’histoire (comme le rappellent Jacques Julliard et Daniel Lindenberg dans un débat animé par Marie Laurence Netter). De leur côté, les catholiques s’interrogent sur les formes du salut à venir (Jean-Luc Pouthier), tandis que Charles Péguy, qui les rejoindra, conjugue lui aussi âge d’or et harmonie, mais loin des réminiscences fouriéristes de Signac (Éric Thiers). Un plus petit dénominateur commun rassemble néanmoins toutes ces visions : l’insupportable aliénation au travail dans la société industrielle, dont il s’agit de se libérer. La même société industrielle qui va bientôt accoucher de la guerre et des totalitarismes qui rendront suspecte l’idée même d’âge d’or, avant que l’annonce de la catastrophe écologique finale ne ressuscite au xxie siècle la nostalgie d’une nature originelle.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 31, 2013 : Dernières nouvelles de l’âge d’or. Entre passé et futur, p. 3-7.
Auteur(s) : POUTHIER (Jean-Luc)
Titre : L’âge d’or : Entre passé et futur
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article42
(consulté le 21-09-2015)


[1Voir à ce sujet la grande Histoire du Paradis de Jean Delumeau, 3 vol., Paris,Fayard, 1992-2000.

[2Alphonse Dupront, Genèse des Temps modernes, Paris, Hautes Études-Éd. du Seuil-Gallimard, 2001, p. 83. Sur Dupront, voir maintenant Sylvio Hermann De Franceschi, Les intermittences du temps. Lire Alphonse Dupront, Paris, Éd. de l’EHESS, 2014.

[3Voir Marina Ferretti-Bocquillon, « Au temps d’harmonie : une oeuvre engagée », dans 48/14, La revue du musée d’Orsay, 12, printemps 2001 ; et, dans une perspective plus didactique, Alain Monteagle, Signac, la fin du commencement, Trouville-sur-Mer, Éd. Librairie des Musées, 2013. Demeurée dans l’atelier de l’artiste jusqu’à sa mort, l’œuvre a été donnée en 1938 à la Mairie de Montreuil (où elle se trouve toujours) par son ex-épouse, Berthe Roblès, qui figure au premier plan de la composition.

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