Revue d’histoire intellectuelle

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Avant-propos JULLIARD (Jacques)

lundi 21 septembre 2015

Actualité du réformisme

Dans une publication qui a pour nom Mil neuf cent et pour sous-titre Revue d’histoire intellectuelle, il fallait bien que le réformisme eût un jour son tour. On peut même s’étonner rétrospectivement que ce tour soit venu si tard, tant la période considérée – l’avant-Première Guerre mondiale – a posé avec clarté les problèmes qui sont encore aujourd’hui les nôtres. Mieux que cela : les hommes de cette période – à coup sûr l’une des plus novatrices de l’époque contemporaine – ont eu une conscience aiguë des risques qui menaçaient l’aventure socialiste, et dont stalinisme, maoïsme, polpotisme ont été la sanglante illustration.
Rien ne traduit mieux la dépendance des problématiques intellectuelles et scientifiques par rapport au contexte historique dans lequel vit le chercheur que notre sujet, c’est-à-dire la constitution du réformisme en objet historique. Aussi longtemps que la vision romantique, révolutionnaire – et ajoutons-le – fantasmatique du devenir social a été dominante, le réformisme ne pouvait apparaître comme un sujet majeur.
Or l’échec tragique des révolutions du xxe siècle a fait de l’idée de réforme le pivot de la pensée sociale et politique contemporaine. Et cela même chez les plus radicaux des penseurs, incapables aujourd’hui de faire le lien entre l’idéal révolutionnaire et les instruments de la révolution. Ce qui domine aujourd’hui la planète, selon des modalités différentes en temps et en lieu, c’est une immense réclamation de providence sociale et de sécurité : et cela de la Chine à l’Amérique du Nord en passant par ­l’ensemble de l’Europe. Les sociaux-démocrates ne sont pas partout au pouvoir, loin de là, mais la demande de social-démocratie est partout présente.
Se pose ici une question de terminologie : réformisme, révisionnisme, social-démocratie ; les mots ne sont pas synonymes, mais ils entretiennent pourtant entre eux une incontestable parenté. Le révisionnisme, dont il est question dans ce numéro, c’est le réformisme appliqué à un sujet particulier, le marxisme. Le livre fondateur d’Eduard Bernstein, Les présupposés du socialisme et les tâches de la social-démocratie, date de 1899, et sera traduit en français, fort mal d’ailleurs, en 1900. Quand on vous le disait…
Bien entendu le réformisme est à la fois antérieur et postérieur à la crise révisionniste. Disons donc que le réformisme est un continent, le révisionnisme une province. Quant à la social-démocratie, elle n’est rien d’autre que l’instrument d’action. Faut-il rappeler qu’avant 1914, social-démocratie n’a nullement le sens réducteur et exclusivement réformiste qu’il a pris depuis ? Lénine alors se réclame de la social-démocratie.
Maintenant, quel est le point commun au réformisme sous toutes ses modalités ? – L’affirmation que le socialisme sera moral ou ne sera pas. On renvoie ici à la quasi-totalité des articles ci-dessous : qu’il s’agisse du socialisme de Frédéric Rauh, étudié ici par Christophe Prochasson, de celui de Carlo Rosselli exposé par Serge Audier, de la Société fabienne, décrite par Emmanuel Jousse, des mineurs français et anglais comparés par Marion Fontaine, la conclusion est la même : la lutte de classe ne suffit pas à faire surgir un homme nouveau et à donner la garantie d’une société plus humaine, si un véritable mouvement moral, qui n’est plus seulement action des protagonistes les uns sur les autres, mais bien action de l’homme sur lui-même, ne l’accompagne pas.
Autrement dit, le réformisme est un humanisme, quand le marxisme orthodoxe se présente comme un « structuralisme ». C’est au sens le plus profond du terme, une philosophie de la liberté. La naissance de l’homme nouveau passe par le refus de la force des choses.
Les textes du dossier ont été présentés et discutés dans une table ronde, intitulée Réformismes et réformistes en Europe (1870-1930), qui s’est déroulée le 28 mai 2010 à Reid Hall à Paris et dont Christophe Prochasson a été le maître d’œuvre.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 30, 2012 : Le réformisme radical. Socialistes réformistes en Europe (1880-1930), p. 3-4.
Auteur(s) : JULLIARD (Jacques)
Titre : Avant-propos
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article41
(consulté le 21-09-2015)

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