Revue d’histoire intellectuelle

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Les foules sont de retour

lundi 21 septembre 2015

Présentation

Bosc (Olivier)

Notre époque est bien celle du retour des foules. L’affaiblissement des divers systèmes de représentation et des corps intermédiaires (suffrages, partis, syndicats) accompagne le lent déclin des médias de masse (presse, radio, télévision). Les foules sont désormais au cœur des réseaux et du numérique comme en atteste la multiplicité de ses apparitions et de ses visages : foules éclair (flash mobs) qualifiant les rassemblements express d’individus reliés par des terminaux mobiles, foules intelligentes (smart crowds) désignant l’ensemble des utilisateurs connectés aux capacités décuplées par la mise en réseau sur Internet, approvisionnement par la foule (crowd sourcing) illustrant la capacité à mobiliser les ressources immenses d’intelligences assemblées virtuellement et qu’il est désormais possible (et gratuit) d’exploiter. Mais ces foules virtuelles, distantes, lointaines sont aussi capables de se réunir brusquement, répondant à un appel venu de nulle part. Et l’on est bien obligé de constater que ces foules convoquées par personne, pour des motifs allant du festif (apéro géant) au délictuel (affrontement entre bandes) n’ont en définitive rien de très contemporain.
Aussi est-il utile de revenir sur la « naissance » des foules entre XIXe et XXe siècle. Tout au long du XIXe, les apparitions des foules sont tout aussi fugitives que spectaculaires. Le souvenir de certains épisodes révolutionnaires en France est vif : l’assassinat du gouverneur de la Bastille, le martyr de la princesse de Lamballe, les hordes des septembriseurs. 1792 est certes dans toutes les mémoires et 1871 bien plus encore.
Comment poser la question des foules en démocratie ? Le suffrage universel, la concentration urbaine des populations, la naissance de modalités nouvelles de mobilisation (coopératives, syndicats, ­grèves) tendent à faire exploser le cadre de ce qui était jusqu’alors une question unidimensionnelle d’ordre public.

Vincent Rubio dans son article illustre bien la manière dont la foule devient en quelque sorte l’objet sociologique premier. Le caractère tour à tour incontournable et insaisissable de la foule aiguise la curiosité des savants. La sociologie naissante se voit devancée et bientôt dominée par celui qui détiendra le monopole du savoir sur la foule : Gustave Le Bon.
Certes, tout au long du XIXe siècle les foules sont un personnage littéraire affirmé, dans un balancement bien connu de l’idéalisation du peuple (Michelet, Hugo) à la caricature de la plèbe (Du Camp, les frères Goncourt). Eduardo Cintra Torres illustre le thème moins connu, moins étudié, des foules religieuses. Zola ne fut pas seulement le peintre des foules de mineurs en grève.
En Italie, berceau de la science des foules avec Scipio Sighele, Enrico Ferri, Cesare Lombroso, c’est dans l’art que l’on trouve posée avec acuité la question des foules. Et il revient aux futuristes italiens, autour de Marinetti, d’avoir poussé le plus loin possible, le portrait, la rencontre et bientôt la fusion avec les foules. C’est le cœur de la contribution de l’historienne d’art Claudia Salaris sur un sujet resté inédit.
Jean Jaurès, pour sa part, illustre bien le dilemme entre la foule réelle vécue, physique, et la foule symbolique, de fiction, imaginée. Gilles Candar dépeint la façon dont le leader socialiste résout ce conflit et pense un rapport démocratique, civilisé, pacifié à la foule.
En conclusion, l’enquête sur la réception de Gustave Le Bon dévoile un net contraste avec cette démarche jaurésienne, raisonnée et raisonnable. Elle documente la manière dont l’héritage intellectuel de Le Bon a été en quelque sorte détourné, confisqué. Il en résulte une difficulté, toujours actuelle, à envisager de manière neutre et scientifique son œuvre comme sa personne.

Mil neuf cent dans son volet « Documents » a souhaité remettre en lumière les rapports entre le principal penseur des foules Gustave Le Bon et Georges Sorel. Peu nombreux furent les travaux du prolixe « Docteur » à échapper à l’œil de Sorel. Ces recensions, mises en parallèle avec la correspondance entre les deux hommes, sont de nature à faire apparaître certaines convergences, bien montrées par Willy Gianinazzi (le rejet des institutions du savoir, l’exécration du socialisme politique notamment). Elles révèlent aussi de profondes divergences de substance. Sorel, en définitive, est bel et bien en surplomb du débat opposant les partisans de la foule à la Zola et ses infatigables critiques à la Le Bon. Il lui revient de répondre à sa manière à la question des foules en démocratie.
Le volet « Études » propose enfin deux lectures du mythe chez Sorel. Willy Gianinazzi et Éric Michaud s’entendent pour trouver dans le mythe sorélien une modalité de mobilisation des foules par le levier de la suggestion. Cependant ils divergent quant à l’usage définitif et à l’interprétation que l’on peut en donner dans la formation des idéologies modernes. Sorel fut attentif à la science de son temps et l’on reste frappé de la convergence de ses vues avec celles développées en Italie par Giuseppe Sergi concernant les « psychoses épidémiques ». Notre époque est bien celle du retour des foules. L’affaiblissement des divers systèmes de représentation et des corps intermédiaires (suffrages, partis, syndicats) accompagne le lent déclin des médias de masse (presse, radio, télévision).


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 28, 2010 : Les foules et la démocratie, p. 3-5.
Auteur(s) : Bosc (Olivier)
Titre : Les foules sont de retour : Présentation
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article39
(consulté le 21-09-2015)

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