Revue d’histoire intellectuelle

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Avant-propos JULLIARD (Jacques)

lundi 21 septembre 2015

Mil neuf cent est une revue d’histoire intellectuelle profondément ancrée dans la réalité sociale de l’époque qu’elle étudie, et notamment celle du monde ouvrier. Elle est ainsi fidèle à ses origines soréliennes, puisque l’auteur des Réflexions sur la violence avait fait du monde ouvrier et syndical son champ d’observation privilégié. Une certaine conformité de vues avec les leaders de la CGT du début du siècle n’a jamais diminué en rien sa liberté de jugement.

À l’occasion du centenaire de la célèbre « charte d’Amiens » (1906), notre revue ne pouvait manquer d’être présente à l’événement. La plus grande partie du numéro lui est donc consacrée. Il fallait restituer la Charte dans son contexte, dans son légendaire (Daniel Lindenberg), mais aussi dans sa réalité, qui a été souvent édulcorée, jusqu’à en faire un pâle manifeste d’apolitisme, alors qu’elle est une vigoureuse affirmation de l’identité ouvrière et de son autonomie. Selon l’intuition de Georges Sorel lui-même, le syndicalisme d’action directe, symbolisé par la charte d’Amiens, c’est tout simplement le marxisme en acte : pratique de la lutte de classe, conquêtes ouvrières partielles jusqu’à la révolution finale, remise en cause de l’État bourgeois, affirmation de la vocation du prolétariat à créer une société nouvelle fondée sur l’association.

Mais notre ensemble ne se limite pas à la France. Il décrit à travers le cas italien (Willy Gianinazzi) et celui du continent européen tout entier (Wayne Thorpe) une orientation syndicale qui pour avoir été minoritaire, à l’exclusion du cas français, n’en a pas moins marqué la période. Ces rapprochements sont nécessaires pour parvenir à une interprétation d’ensemble du syndicalisme révolutionnaire, qui reste à écrire. Une telle interprétation devrait faire la part de ce qui relève d’un syndicalisme de transition, en rapport avec les mutations du capitalisme de l’époque et de ce qui relève d’une sorte d’invariant ouvrier. Car la double résistance, trop longtemps occultée, du prolétariat à l’oppression capitaliste mais aussi à son instrumentalisation par les intellectuels est une composante essentielle du mouvement. Ces intellectuels, embryons d’un groupe social parasite en formation, qui s’épanouira pendant l’ère stalinienne dans la classe des bureaucrates et des technocrates, font depuis longtemps l’objet de notre attention. On renvoie ici à plusieurs de nos numéros spéciaux (Les pensées réactionnaires, 9, 1991 ; Les intellectuels catholiques, 13, 1995 ; Figures d’intellectuelles, 16, 1998, et surtout, en rapport avec le mouvement ouvrier : Les anti-intellectualismes, 15, 1997, et Intellectuels dans la République, 17, 1999).

Les intellectuels liés au mouvement syndical sont donc naturellement présents dans ce numéro : d’abord Hubert Lagardelle, Édouard Berth et d’autres, qui analysent la genèse du phénomène syndicaliste révolutionnaire (Marco Gervasoni), puis Maxime Leroy, qui aurait participé à la rédaction de la Charte et qui s’est révélé, à travers son grand livre sur La coutume ouvrière (1913) à la fois comme le meilleur sociologue et le meilleur philosophe du monde ouvrier de l’époque (Alain Chatriot) ; et enfin, naturellement, Georges Sorel, virulent critique de ses pairs, les intellectuels, dans leur comportement envers la classe ouvrière. On lira donc, introduite par Michel Prat, sa charge à fond, inédite en français, contre Gustave Hervé, le grand journaliste de la Guerre sociale et le prototype du démagogue violent, gauchiste avant la lettre et donneur de leçons aux leaders syndicaux.

Bon nombre des articles consacrés à la charte d’Amiens portent pour titre « actualité de la Charte », comme si l’on avait voulu combattre à tout prix son obsolescence. Mais aujourd’hui, cette actualité n’est plus discutable. Les syndicats français sans exception ont tendance à prendre leurs distances à l’égard des partis dont ils sont historiquement proches. D’où la deuxième jeunesse de la Charte, qui exprime bel et bien un invariant ouvrier, contre lequel se sont brisées toutes les tentatives d’inféodation.

Enfin, nous n’oublions jamais le caractère interdisciplinaire que d’emblée nous avons voulu donner à cette revue d’histoire intellectuelle. C’est pourquoi nous sommes heureux d’accueillir l’article de notre amie Jacqueline Carroy et d’Henning Schmidgen consacré à un aspect essentiel de l’histoire de la psychologie expérimentale pendant « notre » période [*].


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 24, 2006 : Le syndicalisme révolutionnaire
La charte d’Amiens a cent ans, p. 3-4.
Auteur(s) : JULLIARD (Jacques)
Titre : Avant-propos
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article35
(consulté le 21-09-2015)


[*Ce numéro a été coordonné par Willy Gianinazzi. Olivier Cosson, Anthony Lorry et Jeremy Jennings ont apporté leur aide précieuse.

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