Revue d’histoire intellectuelle

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Avant-propos JULLIARD (Jacques)

lundi 21 septembre 2015

Dans ce numéro, nous proposons deux importants ensembles à nos lecteurs.

Le premier est constitué par les communications présentées à une table ronde qui s’est tenue le 28 janvier 2000 à l’École des hautes études en sciences sociales. Le thème était ambitieux. Nous l’avions défini ainsi : « Qu’est-ce-qu’un tournant en histoire ? Le cas du nationalisme français au début du siècle ». Il s’agissait, sur un cas particulier qui a été souvent étudié, non de revenir sur la succession des événements, non plus que sur leur signification, mais de tenter de comprendre comment, à un moment donné, se fait un basculement dans les esprits et dans la réalité. Qu’est-ce qui précède ? Qu’est-ce qui suit ? À quoi ou à qui est dû l’ébranlement initial ? Ce sont là des questions fondamentales pour l’histoire intellectuelle, dès lors qu’on s’efforce de dépasser l’évènementiel des idées, pour la réinsérer dans l’histoire sociale et culturelle. Le lecteur jugera. Nous avons le sentiment d’avoir posé plus de questions que donné de réponses ; mais il s’agit de questions que l’historien ne se pose pas assez souvent, laissant ce soin à des philosophes comme Foucault, Castoriadis ou Ricœur. Un des résultats les plus significatifs de notre débat a été justement de remettre en question la notion de tournant dont nous étions partis. Décidément, il n’y a pas de tournant brusque. Ou plutôt si : mais ils diffèrent selon les champs d’expérience. Le nationalisme, par exemple, n’épouse pas la même temporalité selon qu’il s’applique à la vie intellectuelle, à la vie politique ou à la vie internationale. Au total, ce colloque doit être considéré non comme un aboutissement, mais comme un point de départ. Les interrogations qu’il contient vont continuer de nous suivre et de modeler la vie de la revue.

L’autre gros ensemble est constitué par un important inédit de Georges Sorel, consacré à Proudhon et préfacé par Michel Prat et Patrice Rolland. Toute sa vie, Sorel a rêvé d’élever à Proudhon un monument qui fût à sa hauteur. À bien des égards en effet, Sorel a été le meilleur disciple de Proudhon, et en véritable disciple, il lui a été infidèle. C’était la condition de sa propre fécondité.

Ce qu’il en a conservé, ce ne sont pas des dogmes ou des invariants idéologiques. La pensée de l’un et de l’autre était trop en mouvement constant pour ne pas être contradictoire. Mieux que cela : c’étaient des pensées qui ne progressaient que grâce à leurs contradictions internes et, à la différence des contradictions hégéliennes, destinées à ne pas être résolues. La fidélité au réel était à ce prix-là. C’est un texte remarquable à bien des égards que celui que l’on va lire ci-dessous. Jamais peut-être Sorel ne s’était exprimé avec autant de liberté sur des sujets comme le style et la manière de l’artiste. Sa conception de l’éloquence y est proprement pascalienne, ou peut-être péguyste : c’est une éloquence qui se moque de l’éloquence et des éloquents, comme à ses yeux l’était Jaurès. Au passage, Sorel cite longuement un portrait de Prouhon par lui-même, dans lequel il est impossible de ne pas penser que Sorel ait voulu faire un autoportrait par personne interposée : « J’ai commis bien des maladresses, bien des fautes ; j’ai un peu appris et immensément ignoré ; je me crois un certain talent ; mais ce talent est incomplet, abrupt, inégal, plein de solutions de continuité, de négligences, d’interférences, de hors-d’œuvre […] mais j’ai été, je crois, un honnête homme ; là-dessus je me mets sans façon au niveau de tous les maîtres. »

Que Sorel se dépeigne à travers le portrait qu’il fait de Proudhon ; qu’en somme le peintre se cache et se profile derrière son modèle, on n’en veut que pour preuve éclatante que ce qu’il dit des rapports de Proudhon et de la nation française : mélange d’amour fou et de détestation longuement méditée. Cette haine du nationalisme en pleine guerre mondiale – Sorel écrit en 1917 –, cette admiration pour l’Allemagne et la pensée allemande est pour l’intellectuel une grande leçon d’indépendance d’esprit en temps réel. Elle prouve une fois de plus à quel point le flirt de Sorel avec l’Action française fut une passade sans lendemain. Où il est démontré qu’il ne suffit pas de partager des allergies pour avoir des idées communes…

Il y a dans cette rencontre au grand jour de Sorel avec Proudhon quelque chose de beau et même d’émouvant, comme chaque fois que l’on assiste à la manifestation d’une pensée en acte. Est-ce faire preuve de présomption que d’affirmer qu’il appartenait à cette revue d’être le cadre de cette rencontre ?


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 19, 2001 : Y a-t-il des tournants historiques ?
1905 et le nationalisme, p. 3-4.
Auteur(s) : JULLIARD (Jacques)
Titre : Avant-propos
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article29
(consulté le 21-09-2015)

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