Revue d’histoire intellectuelle

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Jacques JULLIARD, Christophe PROCHASSON, Notre ami Daniel [Lindenberg]

lundi 19 novembre 2018

À la table en bois de la Bibliothèque du Musée social autour de laquelle se réunit régulièrement la rédaction de Mil neuf cent, une place est désormais vide. Daniel Lindenberg nous a quittés le 12 janvier 2018. Depuis 1991, avec une fidélité jamais démentie, il apportait à notre petit collectif un savoir immense qu’il dispensait avec discrétion et générosité. Il était de notre petite famille dont il épousait non seulement les centres d’intérêt et les passions intellectuelles mais aussi le style libre peu soucieux d’académisme et ouvert à tous les vents. Daniel Lindenberg avait le « style Mil neuf cent » fait d’enthou­siasmes pour l’histoire des idées, d’insatiable curiosité pour les chemins de traverse, de rejet de tous les dogmatismes mais aussi d’engagements non négociables.
Pour sa part, Daniel campa avec obstination à gauche dont il traversa diverses sensibilités. Son itinéraire le conduisit d’un marxisme-léninisme polaire propre au maoïsme français à une social-démocratie plus chaleureuse où se mêlaient des amitiés nombreuses nouées au sein du Parti socialiste et de la revue Esprit dont il était l’un des piliers. Dans les années 2000, inquiet de ce qu’il considérait comme un point de retournement de conjoncture idéologique défavorable à la gauche et marqué par la montée en puissance d’une intelligentsia réactionnaire, il mit en évidence, avec une verve qui lui valut des inimitiés définitives, d’envahissantes pensées réactionnaires qui ébranlaient dangereusement l’empire de la gauche intellectuelle. Son livre, Le rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, publié en 2002 dans une collection que Pierre Rosanvallon dirigeait aux éditions du Seuil, eut l’effet d’un séisme. Historien aigu des intellectuels, Daniel dut reconnaître dans cette polémique orageuse des ressorts qu’il connaissait parfaitement comme historien. Peut-être s’en amusa-t-il aussi un peu.
Daniel Lindenberg ne fut pas de la première équipe des Cahiers Georges Sorel. Il n’en avait pas moins été l’un des plus précoces spécialistes de l’auteur des Réflexions sur la violence. Dans un livre remarqué, publié en 1975, opportunément titré Le marxisme introuvable, il avait consacré un chapitre à Sorel avec pour angle d’analyse une très prometteuse histoire de la réception française de Marx qu’il ne cessa d’enrichir jusqu’à son article de 2004 publié dans l’Histoire des gauches dirigée par Jean-Jacques Becker et Gilles Candar. Il y revint à plusieurs occasions, notamment par sa participation au grand colloque international de mai 1982, organisé par Shlomo Sand et Jacques Julliard, Georges Sorel en son temps, qui marqua une date importante dans le renouveau des études soréliennes dont notre revue est née. Sa contribution au « Cahier de l’Herne » Georges Sorel, publié en 1986 sous la direction de Michel Charzat, participe également de cette « sorélologie » nouvelle dont Lindenberg peut être considéré comme l’un des plus inventifs auteurs.
Ce qui fit de Daniel l’un des poids lourds de Mil neuf cent est d’abord l’étendue de sa culture politico-philosophique. Lindenberg était de ces hommes dont on dit qu’ils savent tout. Lors des réunions de la rédaction, nos regards se tournaient souvent vers lui en signe d’interrogation. Daniel savait certainement… Il avait lu tous les livres mais n’en éprouvait nulle tristesse, tous les articles et n’ignorait rien du mouvement intellectuel le plus contemporain. Aucune frontière ne l’arrêtait. Ni les genres, ni les sujets, encore moins les barrières nationales qu’il franchissait comme si elles n’existaient pas. Lecteur vorace, d’une vigilance jamais prise en défaut, il suscitait le respect que l’on porte aux grands savants réservés et un peu timides. L’histoire des idées occidentales n’avait guère de secrets pour lui comme l’attestent les nombreux livres qu’il leur consacra. Les intellectuels, penseurs, théoriciens, grands esprits de l’Europe des xixe et xxe siècles étaient ses amis. Il était des leurs avec une étonnante familiarité qui explique le caractère profus et presque baroque de son écriture.
Est-ce pour cela qu’il y avait souvent dans son regard une ombre de tristesse, comme si, pour n’avoir jamais cessé de voyager à travers le monde des idées, il en mesurait toute la portée, mais aussi leurs limites, à l’intérieur de l’époque dans laquelle elles s’inscrivent ? Il suffisait pourtant de le lancer sur l’une d’entre elles pour qu’il s’anime et que l’œil s’éclaire d’une passion intacte.
Alors, les mots, les concepts, mais aussi le contexte, le vécu, les anecdotes surgissaient en foule. Daniel, philosophe d’instinct et de pratique s’était fait, à mesure qu’il avançait dans la vie et dans l’expérience, une âme d’historien. Car l’Histoire n’est pas relativisme, elle est conscience permanente de la complexité du réel.
L’accueil réservé à ses livres n’a jamais été indifférent tant chacun dégageait un pan inattendu, oublié ou inconnu de l’histoire intellectuelle. De la redécouverte de Lucien Herr, à la fin des années 1970, à son dernier ouvrage, publié en 2013, au titre tout péguyste (il y a bel et bien du Péguy chez Lindenberg qui savait aussi s’enflammer quand l’essentiel lui paraissait mis en cause) – Y a-t-il un parti intellectuel en France ? Essai sur les valeurs des modernes –, en passant par une relecture originale de l’entre-deux-guerres français (Les années souterraines), Daniel Lindenberg a ouvert d’innombrables pistes qu’empruntèrent derrière lui de plus jeunes chercheurs. Toute son œuvre est ainsi portée par un souffle inspirant qui a profité à notre revue comme à tant d’autres, à commencer par l’un des deux auteurs de ces lignes qui ne se serait pas consacré à l’étude des intellectuels socialistes sans la lecture du Lucien Herr de Lindenberg et Meyer. C’est la raison pour laquelle, dans sa prochaine livraison, Mil neuf cent lui rendra un hommage plus substantiel que cette trop brève notice, qui permettra aux membres de la rédaction d’exprimer tout ce que chacun doit à l’un ou l’autre de ses livres. Nous devions bien à notre ami Daniel un tel salut collectif.

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