Revue d’histoire intellectuelle

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Avant-propos JULLIARD (Jacques)

lundi 21 septembre 2015

Le mot intellectuel est d’usage courant depuis l’affaire Dreyfus. Et le mot « intellectuelle » ? Il faudrait une recherche pour s’en assurer. Le fait est pourtant qu’il sonne bien, naturel. Plus facile à utiliser que la ministre ou la députée. C’est la preuve que d’instinct, à travers la langue, la société sentait que l’intelligence ne pourrait se contenter d’un seul sexe.

Et pourtant, quelle résistance ! Il faut prendre le mot en son sens fort, qui est freudien : le refus social de l’égalité des sexes met directement en cause l’inconscient masculin. Il a affaire aussi avec l’histoire. C’est l’intérêt de l’étude de Sonia Dayan-Herzbrun de montrer que si une féministe, doublée bientôt d’une nationaliste comme Huda Sharawi, peut en dépit des difficultés s’imposer dans l’Égypte du début du siècle, c’est qu’il y a, avant la conquête musulmane, héritée de l’Égypte pharaonique et romaine, le souvenir d’une femme non voilée qui joue un rôle actif sans la vie sociale. Aujourd’hui où les femmes égyptiennes, tout en fréquentant l’Université, retrouvent le voile, la question mérite d’être posée : l’histoire de l’émancipation de la femme est-elle une histoire complètement linéaire, allant de l’esclavage à l’émancipation ? Il y a une périodisation plus fine à introduire et surtout, selon les époques, une conception variable de l’émancipation.

Le féminisme est un combat : toutes les études publiées ici, sans exception, l’attestent. Il faut se jeter dans la gueule du loup, aller défier les hommes sur les lieux mêmes où s’exerce la domination machiste : la vie publique, et spécialement la vie professionnelle. Être femme sculpteur, par exemple, c’est subvertir le schéma qui fait de la femme un modèle passif – en même temps souvent qu’un objet érotique – pour en faire un sujet actif. Avec chaque fois, le dilemme bien connu : faut-il affirmer une manière proprement féminine d’être intellectuelle, ou au contraire tendre à se fondre dans une norme masculine, avec l’espoir qu’à la longue, elle deviendra bisexuée, ou neutre ?

Il n’y a pas d’ailleurs que chez les sculpteurs où la promotion féminine doit éviter les pièges de la promotion canapé. Chez les psychanalystes aussi, où elle menace de devenir une promotion divan. L’âpreté de la lutte pour l’égalité est soulignée de façon symbolique, dans la saisissante étude d’Élisabeth Roudinesco sur les premières femmes psychanalystes par le destin tragique de beaucoup d’entre elles. Sur les cinq premières, quatre ont connu la mort violente : meurtre, suicide, massacre. Sur ces quatre, deux meurent victimes du nazisme : on ne saurait mieux traduire à quel point l’émancipation des femmes est liée à la lutte pour la liberté de l’espèce tout entière.

Intellectuelles, les femmes présentées ici le sont toutes, mais à des titres et des degrés divers : on ne saurait comparer l’existence en somme paisible d’une historienne comme Arvède Barine, avec celle animée, aventureuse et même romanesque d’une Huda Sharawi, ou celles de ces poétesses yiddish, profondément mêlées à l’histoire mouvementée de leur peuple.

Bien entendu, le dossier présenté ici et préfacé avec autorité par Geneviève Fraisse ne prétend pas à l’exhaustivité. Il fait l’impasse sur des aspects mieux connus, tels que le rôle des femmes dans le mouvement ouvrier – si difficile ! –, dans le journalisme, dans la politique.

En revanche, il ne se limite pas à la France, et c’est là un de ses intérêts. Il faut donc chaque fois rapporter le cas particulier à l’histoire du pays dans lequel il se déroule. Cette précaution prise, soulignons une fois de plus le caractère décisif de « notre » période. Le tournant du xxe siècle comporter un nombre considérable de basculements, souvent brutaux, dans la vie sociale et intellectuelle du monde moderne. À tel point que la Première Guerre mondiale est au sens le plus fort une catastrophe, précipité des expériencs antérieures et linceul des expériences qu’elle avait fait naître.

Merci à Françoise Blum et à Muriel Loosfelt d’avoir conçu, réalisé cet ensemble novateur et d’avance réintroduit l’histoire des femmes dans l’histoire des intellectuels. Cette acculturation accélérée est un des grands faits de l’historiographie récente. Elle permet d’espérer que bientôt des hommes eux-mêmes pourront et voudront contribuer à l’histoire des femmes.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 16, 1998 : Figures d’intellectuelles, p. 3-4.
Auteur(s) : JULLIARD (Jacques)
Titre : Avant-propos
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article26
(consulté le 21-09-2015)

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