Revue d’histoire intellectuelle

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Avant-propos JULLIARD (Jacques)

lundi 21 septembre 2015

Depuis le temps que nous nous occupons ici des intellectuels au tournant du siècle, il fallait bien qu’un jour nous nous intéressions à leurs ennemis. Ou plutôt, car le terme est plus large, aux anti-intellectualismes, expression qui désigne à la ofis l’hostilité aux intellectuels proprement dits et à cette forme particulière de pensée que l’on nomme intellectualisme [1]. On peut détester à la fois les intellectuels et l’intellectualisme, comme Barrès. On peut être hostile à l’intellectualisme sans l’être aux intellectuels, comme Bergson. On peut enfin haïr les intellectuels mais non l’intellectualisme, comme Sorel.

Autre distinction. On peut critiquer les intellectuels tout en l’étant soi-même : c’est le cas de tous ceux dont il est quesiton dans ce numéro. Mais on peut aussi critiquer les intellectuels sans l’être soi-même : c’est le cas notamment des travailleurs manuels. L’anti-intellectualisme ouvrier est une donnée importante du syndicalisme d’action directe. Peut-être y reviendrons-nous un jour.

Mais pourquoi le tournant du siècle ? Toute société comporte sans conteste des intellectuels en son sein. Mais dans le cas particulier de la société française moderne, c’est à la fin du XIXe siècle, à l’occasion de l’affaire Dreyfus, que s’est affirmé un groupe relativement cohérent d’individus appartenant aux professions intellectuelles et décidés à intervenir sur le plan politique pour obtenir la révision du procès et, au-delà, pour défendre et promouvoir un certain nombre de valeurs qu’ils estimaient menacées. Cette irruption des intellectuels comme groupe dans un débat politique a suscité immédiatement un contre-courant.

« J’accuse... ! » a paru dans l’Aurore le 13 janvier 1898. Et le « Manifeste des intellectuels » en faveur de Dreyfus, le lendemain. La réponse de Barrès dans le Journal est du 1er février ; celle de Brunetière est publiée dans la Revue des Deus Mondes le 15 mars. Eu deux mois, tout est noué. On est tenté d’ajouter : « tout est dit ». Aux intellectuels qui ont invoqué leur conscience, Brunetière répond : « L’intervention d’un romancier, même fameux, dans une question de justice militaire m’a paru aussi déplacée que le serait, dans la question des origines du romantisme, l’intervention d’un colonel de gendarmerie. » Univeralité des droits de l’homme contre spécificité des compétences, le débat, depuis, n’a jamais fondamentalement changé de nature : l’affaire Dreyfus a fixé les termes du débat. Les lendemains de l’Affaire, avec la victoire du dreyfusisme, ont posé une question qui revient sans cesse : que faire de la victoire ? Tous les déçus du dreyfusisme, de Péguy à Sorel, ont posé la question de la dégradation de la mystique en politique.

Le second grand ensemble de ce numéro est constitué par la deuxième et dernière partie de la correspondance Sorel-Bourdeau, ou plutôt des lettres de Sorel à Bourdeau, puisque le premier n’a pas conservé les lettres qui lui étaient adressées. Pour l’historien, ces lettres constituent une documentaiton extrêmement riche sur la période la guerre, avec lancinante, la même question : que sont devenus amis, parents, au front ? Sont-ils encore vivants ? La question du conflit lui-même et de son évolution finit par s’estomper dans l’angoisse et l’horreur du quotidien.

Ces lettres sont celles d’un vieillard sceptique, aux accents pathétiques. Son pessimisme se double d’une vision de plus en plus désabusée : « Je suis trop vieux pour voir tout le mal se développer ; mais je mourrai sans espoir et ayant perdu tout goût pour n’importe quoi », confie-t-il le 20 avril 1917, soit cinq ans avant sa mort.

Et c’est vrai qu’il est revenu d’à peu près tout, Georges Sorel. Il y a longtemps que le socialisme l’insupportait. Mais désormais le syndicalisme le désespère, à cause de son opportunisme. D’où les jugements sévères qu’il porte sur les hommes ; bien peu échappent à sa sévérité. Il a un temps vus dans le royalisme un élément de contrestation radicale de la société bourgeoise. C’est pourquoi il a pu s’y intéresser, comme précédemment il avait vu dans le syndicalisme d’action directe l’agent d’une rupture radicale. Désormais, c’est bien fini. Tous ceux qui ont bâti de fragiles châteaux de cartes sur la liaison Maurras-Sorel ou sur les harmonies supposées unir le monarchisme au syndicalisme révolutionnaire feront bien de regarder de près cette correspondance. Il s’en dégage à l’égard de Maurras une lucide condescendance ; le sentiment que décidément celui-ci n’entreprendra jamais rien. D’autres attendront le 6 février 1934 pour tirer la même conclusion.

Sorel n’est pas plus tendre pour les gloires de notre littérature. On y lira avec amusement Rousseau peint en horloger genevois, Colette en dévergondée, Stendhal et Anatole France en auteurs frivoles et scandaleux, Henri Heine en grand mystificateur. On a plus d’une fois le sentiment d’un vieillard quinteux et réactionnaire qui se persuade chaque matin que la vie ne vaut pas d’être vécue ni les écrivains d’être lus. Ses accès d’antisémitisme sont de la même veine. Ils ne relèvent pas du racisme moderne, mais de l’espèce de détestation culturelle qu’il porte aux intellectuels, dont à ses yeux les juifs sont les modèles achevés.

Cette espèce de désintérêt pour le nouveau monde va de pair avec une lucidité exaspérée qui donne sa valeur à ces éclats. Cette guerre, il ne cedde de le prophétiser, va marquer le triomphe démagogique de la démocratie socialisante dont, au fond, le bolchevisme ne sera qu’un avatar autoritaire.

Reste Bergson. Bergson dont il suit tous les écrits, toutes les manifestations avec un intérêt passionné. D’où l’importance qu’il accorde à ses rapports avec la religion, et notamment catholique, autre puissant môle de résistance et de stabilité dans un univers de plus en plus instable.

Correspondance au total crépusculaire, traversée de traits de feu. Peut-on imaginer point de vue plus lucide, plus éclairant sur le sinistre siècle qui s’annonce ? Sorel part sans illusions, content de ne pas avoir à le vivre. Nous qui sommes désormais sur l’autre rive, nous pouvons le comprendre.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 15, 1997 : Les anti-intellectualismes, p. 3-5.
Auteur(s) : JULLIARD (Jacques)
Titre : Avant-propos
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article25
(consulté le 21-09-2015)


[1Le dossier sur « Les anti-intellectualismes » a été préparé par Jean-Luc Pouthier.

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