Revue d’histoire intellectuelle

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Christophe PROCHASSON, Avant-propos

mardi 28 novembre 2017

Fidélité
Cette nouvelle livraison de Mil neuf cent, la première depuis que Jacques Julliard a décidé d’en quitter la direction, est une occasion de lui rendre hommage en saluant l’historien du mouvement ouvrier. Au moment même où sort des presses L’esprit du peuple (1), ouvrage dans lequel se trouvent rassemblés ses écrits consacrés au monde ouvrier, un numéro sur les « cultures ouvrières » vient prolonger ses premiers travaux. Voici un beau symbole. Les collaborateurs réunis par Marion Fontaine ont fait leurs classes d’historiens ou d’historiennes en lisant Jacques Julliard. Dans les articles qui suivent, l’auteur de Fernand Pelloutier ou d’Auto­nomie ouvrière conserve son statut : être celui qui a mis au jour une « culture ouvrière », celle dont Sorel et quelques autres s’étaient faits les théoriciens.
Cette continuité explique pourquoi notre revue est restée si vivante. Elle a certes fait de l’« histoire intellectuelle » son programme. Encore faut-il rappeler que cette histoire-là s’est toujours montrée ouverte à l’histoire sociale comme à l’histoire politique, à l’histoire des idées comme à l’histoire culturelle. À la croisée de ces approches, Mil neuf cent n’a cessé de s’interroger sur les diverses formes prises par les activités symboliques que ces différentes historiographies analysent.
Ce numéro en fait une nouvelle fois la démonstration. On y entend « culture » dans son sens le plus large : les idées politiques et syndicales (Bastien Cabot), les choix culturels (et notamment la danse et la musique avec les si originales études de Philippe Gumplowicz et d’Ariane Mak), mais aussi la consommation, le rapport au travail, la formation (Stéphane Lembré), l’économie familiale, les pratiques d’écriture (Xavier Vigna) ou la « culture juvénile » scrutée par Lola Zappi. Nos auteurs combinent tout à la fois Jacques Julliard et Michelle Perrot dans des études qui ne réduisent pas l’ouvrier à son engagement syndical et politique, quoique celui-ci ait pu avoir toute son importance dans la constitution d’une « culture ouvrière ».
L’un des défis les moins simples que les auteurs du recueil ont eu à relever est terminologique. Toutes et tous oscillent entre plusieurs adjectifs, eux-mêmes peu stabilisés. En quoi la « culture ouvrière » se distingue-t-elle de la « culture populaire », de la « culture de masse », de la « culture prolétarienne », chère à Marcel Martinet ou à Henry Poulaille, voire de la « culture du pauvre », pour reprendre le titre du livre de Richard Hoggart auquel la coordinatrice du numéro, Marion Fontaine, consacre un bel article ? Les historiens ont toujours la prudence en bandoulière, le sens de la nuance pour devise, alertés qu’ils sont par les mille dégradés que leur renvoie le monde auquel ils s’efforcent de redonner vie. Ils se garderont donc de trancher définitivement, d’autant plus que les nuances de langues (la France n’est pas le seul espace traité par ce numéro) ajoutent encore à la complexité première. En revanche, toutes et tous travaillent cette incertitude sociologique. Elle constitue l’un des objets centraux de cet ensemble.
Fidélité donc. Passage de témoins. L’historiographie du monde ouvrier que l’on crut en voie de disparition ou pour le moins d’assoupissement dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix connaît depuis quelques années un remarquable rebond. Une nouvelle génération de chercheurs s’emparent de thématiques inédites et leur apportent des regards inattendus, tout en sachant s’inscrire dans le sillage d’une historiographie de grande tradition. Comment ne pas évoquer dans ce numéro paritaire, les œuvres de Colette Chambelland, Michelle Perrot, Madeleine Rebérioux et Rolande Trempé, clan des quatre auquel L’esprit du peuple réserve quelques pages attendries ?
Mil neuf cent devait se faire l’écho de ce rafraîchissement historiographique, comme le font aussi depuis plusieurs années les revues amies que sont le Mouvement social ou les Cahiers Jaurès. Nous aurons d’ailleurs soin dans les mois qui viennent d’organiser une rencontre à laquelle pourront se joindre, comme nous l’espérons, d’autres revues animées par les mêmes préocuppations, soucieuses aussi de comprendre la façon dont les intellectuels ont tissé des liens avec le monde ouvrier.


1. Jacques Julliard, L’esprit du peuple, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2017.

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