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Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé. De la bible au sionisme,

samedi 26 septembre 2015

Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé. De la bible au sionisme,
Paris, Fayard, 2008, 446 p.

DUTILLEUL (Lucien)

Le dernier livre de notre ami Shlomo Sand a soulevé des tempêtes. C’est en dehors d’Israël, et singulièrement en France, que sa « réception » a dépassé toutes les bornes admises du débat intellectuel. Nous en citerons plus loin des perles. Mais partout le « scandale » a été énorme, ce qui d’ailleurs n’a pas nui à la diffusion de l’ouvrage. Il faut dire que la brutalité du titre, qui suggère une entreprise de pure dénonciation, risque de masquer la subtilité, beaucoup plus grande en réalité, du propos. Qu’en est-il des « cauchemars identitaires » à l’heure de la « Globalisation culturelle » ? C’est la question ultime, qui dépasse donc le seul cas israélien ou juif. Mais de prime abord ce travail monumental poussait l’ambition plus loin que les « nouveaux historiens » - qui ne s’étaient pour la plupart préoccupés que du conflit israélo-palestinien sans remonter plus haut - dans la déconstruction du Grand Récit sioniste. Ce faisant, Shlomo Sand se heurte - ce n’est pas la première fois dans sa longue carrière - aux historiens « autorisés », comme il les appelle. Jusque-là spécialiste de l’histoire intellectuelle contemporaine, il commet une transgression majeure en s’aventurant sur les plates-bandes de l’« histoire juive » qui, en Israël, est enseignée dans des départements ad hoc, complètement isolés pour des raisons idéologiques des études historiques « généralistes ».
Il remonte donc à l’origine de toute l’affaire : la transformation de la Torah de livre sacré en épopée nationale. Il y a quelques années, comme Sand le rappelle lui-même, deux archéologues iconoclastes avaient posé le problème, provoquant déjà le scandale parmi les bien-pensants de la corporation ( [1]). Quant à l’argument de Sand, il insiste sur deux figures phares qui symbolisent la nouvelle manière au XIXe siècle de faire l’histoire des Juifs en croyant à leurs mythes : Heinrich Graetz en Allemagne et Simon Doubnov en Russie. Tous deux tentent d’intégrer les récits de la Bible hébraïque à une histoire laïque ou le Peuple prend la place de Dieu. Leur intention n’est nullement d’appeler à la constitution d’un État. Mais en prenant pour argent comptant le mythe de l’« Exil », ils ouvrent les vannes du mythe du « Retour ». Or l’exil en question n’a jamais eu lieu. L’écrasement des révoltes juives contre les Romains (70 et 135) n’a pas entraîné la moindre expulsion massive. Et la Diaspora (dispersion) des Juifs dans tout le bassin méditerranéen était un fait bien établi depuis des siècles, sans compter l’Empire perse ou résidait, dans l’Irak actuel, la plus prospère des communautés. De plus, le mythe de l’Exil est essentiellement d’origine chrétienne (punition divine des Juifs qui n’ont pas reconnu la messianité de Jésus). Il s’est ensuite enraciné au fil des expulsions réelles subies à l’ombre de la Croix, jusqu’à devenir un drame cosmique - la Présence Divine elle-même s’autoexile en quelque sorte - dans la Kabbale de Louria (XVIe siècle), après l’expulsion des Juifs de la péninsule ibérique.
En réalité, deux ou trois siècles après leur soi-disant exil, les communautés juives de la Terre sainte étaient assez prospères pour voir se déployer l’activité des rédacteurs de la Mishna (Loi « orale » explicitant et commentant le corpus juridique de la Torah). Ce qui les a fait disparaître c’est tout simplement les vagues de conversion, au christianisme d’abord (IVe siècle), à l’islam ensuite (à partir du VIIe siècle). Sand rappelle d’ailleurs que d’éminents idéologues sionistes, à commencer par David Ben Gourion en personne, étaient convaincus que les fallahin chrétiens et musulmans de Palestine étaient les descendants des Juifs de l’Antiquité. Les théories modernes du nationalisme, qui ont insisté sur l’arbitraire des mythes d’origine, ont de son propre aveu inspiré l’auteur, qui revient souvent sur le parallèle entre « nos ancêtres les Gaulois », cher au grand récit national français, et la filiation supposée entre les Hébreux de jadis et les Juifs modernes. Il aurait pu s’en tenir là.
Mais le glissement du sionisme vers une idolâtrie du Sang et du Sol nécessitait évidemment d’être souligné. On ne peut en effet qu’être pantois devant ce développement, ici révélé, d’une « génétique des Juifs » où l’on se targue d’avoir démontré que le même ADN se retrouve, de l’Europe de l’Est au Maghreb, chez les israélites du monde entier. À cette négation de tout métissage, Shlomo Sand a beau jeu d’opposer la réalité incontournable des passages collectifs au judaïsme de peuples entiers (Khazars turcophones, Berbères, « Hymiarites » du Yémen, etc.), sans compter les innombrables conversions individuelles, qui n’ont jamais cessé. Cela était bien connu, mais il était utile de le rappeler à ceux qui s’obstinent à croire que les Juifs modernes sont les descendants d’« exilés ». Entraîné par son élan, il fait de l’hypothèse khazare un véritable contre-mythe, destiné à couper tout lien entre les populations ashkénazes de l’Est et les Juifs anciens. C’est aller vite en besogne. D’autant que certains arguments étonnent, même s’ils invoquent l’autorité de tel ou tel spécialiste. Peut-on sérieusement « prouver » démographiquement que les Juifs polonais, lituaniens ou ukrainiens, qui étaient des millions, ne pouvaient être les descendants d’une poignée de Juifs allemands émigrés après la Peste Noire (vers 1350) ? C’est loin d’être certain. De même, on reste rêveur devant une affirmation selon laquelle il n’y aurait « aucun lien » entre le haut-allemand du Moyen-Âge et les dialectes yiddish de l’Est européen. J’avoue aussi qu’il me semble qu’en insistant à ce point sur l’inexistence d’une souche commune aux populations juives d’aujourd’hui, Shlomo Sand affaiblit son propos.
Personnellement, je pense qu’il faut quitter le terrain miné des origines « raciales », fût-ce pour réfuter les délires racialistes. Hier, certains pensaient exorciser l’antisémitisme en arguant de l’inexistence d’une « race juive ». L’échec total de leurs démonstrations, pourtant peu contestables du point de vue scientifique, devrait donner à réfléchir. L’auteur est beaucoup plus convaincant lorsqu’il rappelle que le judaïsme a été dans la plus grande part de son histoire une religion, et une religion prosélyte, qui a effectivement converti des peuples entiers. Bref, on peut très bien renvoyer l’Exil au magasin des fantasmes théologico-politiques, ce que l’auteur a fait de façon magistrale, sans nier que dans la Diaspora il y avait aussi une composante qui venait du Proche-Orient et, pourquoi pas, de Palestine.
Il est en tout cas certain que le but recherché a été atteint. Les historiens « autorisés » sont aujourd’hui sur la défensive (voir la contribution de l’un deux, Israel Bartal de l’Université hébraïque de Jérusalem ( [2]) ). Aussi a-t-on cherché à l’ensevelir sous une conspiration du silence, mais cette tactique a échoué (Shlomo Sand a reçu en France le « Prix Aujourd’hui », un dossier plutôt favorable lui a été consacré dans le magazine l’Histoire ( [3]) ). Alors on n’a pas lésiné sur la désinformation, art où un certain milieu de fanatiques est passé maître. On a été jusqu’à traiter l’auteur de « négationniste » (!) et à mettre en doute la compétence d’un historien « autodidacte » (sic) « qui publie surtout à l’étranger ( [4]) ». Il ne serait même pas nécessaire de s’attarder sur ces calomnies, si elles ne traduisaient le caractère insupportable, aux yeux des modernes zélotes, du rappel de quelques vérités basiques. Et si le souci de la Vérité marche avec l’exigence de Justice, la haine n’a plus de limites - Shlomo Sand, qui n’est pas moins que quiconque soucieux de l’avenir de l’État d’Israël, veut que ce dernier ne se définisse plus comme ethnique, mais comme une République « de tous ses citoyens ». Un livre militant donc, qui ouvre un débat historique et civique qui ne fait que commencer.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 27, 2009 : Pensée coloniale 1900, p. 213-215.
Auteur(s) : DUTILLEUL (Lucien)
Titre : Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé. De la bible au sionisme, : Paris, Fayard, 2008, 446 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article169


[1Israël Finkelstein, Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l’archéologie, Paris, Bayard, 2002.

[2Israel Bartal, "Inventing an invention", Haaretz, 6 juillet 2008 (consulté sur haaretz.com/hasen/spages/999386.html).

[3Enquête sur le peuple juif : l’Histoire, juin 2009.

[4Eric Marty, le Monde, 30 mars 2009.

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