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Anna Pondopoulo, Les Français et les Peuls. Histoire d’une relation privilégiée

samedi 26 septembre 2015

Anna Pondopoulo, Les Français et les Peuls. Histoire d’une relation privilégiée,
Paris, Les Indes savantes, 2008, 314 p.

LEFEBVRE (Camille)

Les Peuls ont, selon Anna Pondopoulo, occupé dans l’imaginaire européen une place à part, peuple fétiche des administrateurs ou îlot blanc dans l’Afrique noire. Son ouvrage propose une généalogie des idées qui alimentent nos façons de penser l’Autre africain en réalisant une réflexion critique sur les schémas classificatoires et en reconstruisant une histoire des stéréotypes sur cette population. Les représentations sur les Peuls sont ici considérées comme des traditions narratives dont il est possible de reconstituer la genèse et l’histoire. L’auteur s’attache en particulier à la société pularophone du Sénégal, pôle de référence symbolique sur lequel s’est construite une grande partie des stéréotypes généraux sur les Peuls. Cette reconstruction de l’imaginaire scientifique suit les évolutions chronologiques des représentations et distingue quatre étapes de la connaissance des sociétés de l’AOF.
Les Français commencent à découvrir systématiquement la vallée du fleuve Sénégal dans la première moitié du XVIIe siècle. Mais c’est au début du XVIIIe, lorsque la concurrence européenne rend décisif le bon voisinage avec les chefs peuls du Fuuta, que les récits des négociants commencent à accorder une place particulière à leurs partenaires fulbés. Les opinions favorables ou défavorables des agents de compagnies de commerce sont alors intimement liées aux avantages qu’ils tirent des relations avec telle ou telle population, les pays les plus ouverts à l’influence française suscitant le plus de sympathie. L’image des Peuls, d’abord positive, est profondément transformée par le bouleversement politique qui voit les Satigis remplacer les Almamy. S’élabore alors l’image du Fuuta en tant qu’État musulman particulièrement fanatique. La comparaison avec les Wolof et les Maures est alors cruciale dans la création des premières représentations sur les Peuls.
Cette construction en miroir se renforce au début du XIXe siècle. La naissance des Peuls en tant qu’objet d’études caractérisé par leur différence et leur supériorité par rapport aux autres populations noires est liée à l’épanouissement de l’esthétique romantique et au développement de la science des races. Les discours sur les Peuls sont portés par des érudits impliqués dans les Sociétés savantes, dont l’auteur reconstitue la biographie, la formation, les influences et les liens entre eux et avec les milieux scientifiques. Ces auteurs sont marqués par une tendance générale de pensée qui cherche à réunir tous les renseignements dans un tableau le plus complet possible, faisant correspondre territoire, organisation sociale, esprit et caractère des populations. C’est d’abord d’Avezac qui créé l’image d’un peuple doté d’un destin particulier. Puis, bien que les Français soient en contact avec les Peuls depuis deux siècles, ce sont les récits des voyageurs britanniques qui stimulent l’imaginaire des contemporains en racontant l’histoire d’États peuls puissants et organisés animés par une attitude anti-européenne. Les représentations françaises changent radicalement dans les années 1840, sous la plume Gustave d’Eichtal qui organise des connaissances éparpillées en système et construit l’image d’une race à part d’origine extérieure, mais présente sur le continent depuis l’antiquité et qui sera amenée à servir d’intermédiaire entre races blanche et noire, entre chrétiens et musulmans.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’idée selon laquelle les Peuls sont différents des populations négroïdes est désormais admise et devient un thème obligé des discours sur l’Afrique. Ce discours, porté par des médecins de la marine et des troupes coloniales, monte en force et quitte la sphère marginale des érudits pour nourrir un imaginaire plus large. Le modèle classificatoire, hiérarchique et le déterminisme racial fondent l’hypothèse d’une supériorité et d’une différence des Peuls. La véritable rencontre entre science des races et connaissances sur les populations africaines est l’œuvre de Faidherbe. Son ouvrage reconstruit l’histoire des Peuls en saga d’une race blanche dans un milieu qui jusqu’ici n’aurait généré que des races noires et cherche à remplacer les intuitions de ses contemporains par une science exacte appuyée sur une méthodologie des langues, la comparaison de paramètres physiques, la doctrine polygéniste et la théorie de l’évolution. Mais ce modèle classificatoire se heurte à la complexité sociale et entre en crise dans les années 1880.
Un tournant s’amorce à la fin du siècle qui témoigne d’un chan-gement d’époque. La période des découvertes et de la main mise militaire laisse place à la nécessité d’organiser un système d’administration et d’exploitation qui implique des connaissances plus concrètes. Les écrits des médecins militaires laissent place aux monographies de cercle et aux coutumiers rédigés par des administrateurs. À l’impératif de l’unité des races succède la recherche de l’unité symbolique dans le passé des territoires rassemblés sous l’égide de l’AOF, qui passe par une reconstruction de l’histoire des Peuls. Ce projet est porté par Delafosse et Gaden qui délaissent la notion de race en tant que catégorie principale d’analyse et reconstruisent une histoire mythique de l’AOF dans laquelle le facteur peul tient une place centrale. L’image des Peuls devenue insaisissable à l’analyse scientifique est alors réappropriée par le genre littéraire.
Cet ouvrage n’est pas une reconstitution des relations entre Français et Peuls, ni des représentations sur les Peuls, il s’agit plus précisément de l’analyse méthodique et fouillée de la construction des discours scientifiques sur les Peuls. Plus proche de l’histoire des savoirs et des sciences humaines que de l’histoire des représentations, cet ouvrage offre un regard érudit et utile sur la construction de discours scientifiques qui influencent encore aujourd’hui nos regards sur l’Afrique. Il est à espérer que d’autres travaux poursuivront cette démarche importante et notamment qu’un pareil travail soit mené sur une autre relation privilégiée, celle des Français et des Touaregs.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 27, 2009 : Pensée coloniale 1900, p. 208-210.
Auteur(s) : LEFEBVRE (Camille)
Titre : Anna Pondopoulo, Les Français et les Peuls. Histoire d’une relation privilégiée, : Paris, Les Indes savantes, 2008, 314 p.
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article167

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