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« Traites, esclavage. La trace et l’histoire »

samedi 26 septembre 2015

« Traites, esclavage. La trace et l’histoire »,
dossier de la Revue d’histoire moderne et contemporaine, 52, 4 bis, suppl. 2005

DE SUREMAIN (Marie-Albane)

Ce numéro de la RHMC présente en première partie les actes d’une table ronde sur les traites et l’esclavage, organisée en mai 2005.
En ouverture, l’historien néerlandais Pieter C. Emmer, professeur à l’université de Leyde, entend réviser l’impact de la traite atlantique sur l’histoire de l’Afrique - négligeable selon lui. Les produits exportés par les Européens - sans poser la question de leur valeur relative - n’ont selon lui pas eu d’incidence majeure sur les sociétés en Afrique : il met en relation le volume des marchandises européennes et l’ensemble de la population africaine, mais sans descendre à l’échelle régionale pour évaluer l’impact de cette traite sur les États et sociétés littorales, puis par voie de conséquence sur l’intérieur de l’Afrique. Quant à la ponction démographique, il l’aborde aussi à l’échelle globale de l’ensemble du continent et d’une moyenne sur quatre siècles, signalant néanmoins que l’intensité de la traite a atteint son paroxysme dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, tout en restant quantité négligeable selon lui. Il se demande même « si, sans la traite, l’Afrique aurait pu nourrir l’ensemble de ses habitants »… La traite négrière sauvant l’Afrique de la famine ? Postulant une pression démographique conduisant à une forte production africaine d’esclaves, il fait systématiquement l’impasse sur la croissante demande européenne en esclaves, générée par l’essor de l’économie de plantation. Pour Emmer, tout est affaire d’offre, y compris lorsqu’il s’agit d’« expliquer » la présence de femmes parmi les esclaves. Vision borgne qui le conduit à filer une comparaison avec l’émigration européenne vers le Nouveau Monde au XIXe siècle, et à minorer la portée du caractère forcé de ces migrations hors d’Afrique. Dans ces conditions, il est difficile de suivre sa conclusion sur l’absence d’impact d’un tel trafic, « archipel isolé de changement dynamique au sein de l’économie traditionnelle de l’Afrique ».
L’historien des États-Unis Pap N’Diaye revient, lui, sur l’historiographie de l’esclavage, en particulier de la famille esclave dans le sud des États-Unis. Il souligne la solidité de celle-ci, tout en nuançant finement aussi la marge de manœuvre (agency) des esclaves.
L’exposé et la discussion des thèses d’Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur des Traites négrières. Essai d’histoire globale, paru en 2004, constituent le cœur de ce numéro. La publication de cette table ronde eut lieu en pleine tourmente mémorielle et judiciaire. Un collectif antillais, guyanais et réunionnais avait porté plainte en septembre 2005 contre l’historien pour « contestation de crime contre l’Humanité ». Le 12 juin 2005, celui-ci avait donné une interview au Journal du dimanche. Il avait évoqué « le problème de la loi Taubira qui considère la traite des Noirs par les Européens comme un “crime contre l’humanité”, incluant de ce fait une comparaison avec la Shoah » et déclaré : « Les traites négrières ne sont pas des génocides. » La profession historienne, clivée sur la question des lois mémorielles, fut cependant très largement solidaire de l’historien ainsi poursuivi. La plainte fut d’ailleurs retirée. Cette table ronde permet en revanche d’éprouver les thèses de Pétré-Grenouilleau sur le seul terrain pertinent d’une discussion scientifique. Dans un article historiographique, celui-ci souligne que la traite fut l’objet de débats politiques et idéologiques avant d’être un objet d’étude scientifique, en pratique fortement compartimenté, mal connue par les non-spécialistes et en propose sa propre définition. Il dénonce l’européocentrisme des approches de la traite négrière, fondé sur le paradigme du « commerce triangulaire », alors que les routes furent plus complexes. Ainsi, il remet en perspective la traite européenne en la confrontant aux traites internes à l’Afrique depuis l’Antiquité ou orientales depuis le Haut-Moyen Âge, et invite à ne pas les examiner à l’aune des représentations de la traite négrière à l’époque moderne.
Les contributions de Christine Chivallon, Bernard Vincent et Daniel Roche sont très critiques sur cette « relecture de l’histoire de la traite négrière ». La première conteste avec vigueur la minoration de la spécificité de la traite négrière, de son faible apport à l’essor économique de l’Europe (fondée méthodologiquement sur des glissements entre « traite » et « commerce colonial ») et son isolement des transformations sociales qu’elle a générées : institution esclavagiste, formation des sociétés noires du Nouveau Monde, essaimage d’une vision racialisée du monde. Bernard Vincent souligne les lacunes de cet essai d’histoire globale : les sources ibériques auraient permis de montrer l’importance de la traite et de l’esclavage dans cet espace aux XVe et XVIe siècles. Quant à l’antériorité de la malédiction de Cham, elle ne peut être attribuée aux musulmans. Daniel Roche interroge, lui, la présence de l’esclavage en Occident, masquée dans l’imaginaire par l’exotisme et l’érotisme.
Les quatre contributions suivantes reviennent sur les relations entre histoire et mémoire, à partir de la question coloniale. Myriam Cottias insiste sur le rôle de l’abolition de l’esclavage en 1848 dans l’oubli du passé, faisant de l’esclavage un non-lieu de mémoire, alors même que l’histoire coloniale est portée par une demande de nombreux acteurs de la société française, contradiction lourde d’enjeux politiques. Christine Chivallon compare la politique mémorielle menée à Bristol et Bordeaux. Dans la capitale britannique de la traite, de nombreuses actions ont été menées (expositions, parcours dans la ville) depuis les années 1990, mais dans un « emballement de mémoire » sans recul. À Bordeaux, à l’ombre de la capitale négrière nantaise, cette rétrospection se produit d’une façon contradictoire, signe que c’est un oubli du passé qui est en train de se dire plus que ce passé lui-même. Depuis la publication de ce numéro, il faut signaler une importante production éditoriale et le développement d’équipes de recherche. Le musée d’Aquitaine a inauguré en mai 2009 quatre salles dédiées à « Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage », poursuivant ce travail de mémoire et d’histoire.
Enfin, après un article de Pétré-Grenouilleau sur l’éruption de la Montagne Pelée vue de Nantes, la revue aborde surtout sur une autre crise majeure des rapports entre histoire et mémoires, générée par le vote de l’article 4 de la loi du 23 février 2005, portant reconnaissance des « aspects positifs de la colonisation ». Claude Liauzu revient sur le décalage entre les guerres de mémoire compulsives, le besoin de vérité et la capacité des historiens à y répondre. Il montre comment la colonisation s’est elle aussi trouvée marginalisée dans les études historiques, permettant à des vulgates de se diffuser, sous les dehors de la défense des opprimés : ceci a conduit certains auteurs à confondre extermination et colonisation, d’autres à développer des travaux sur les expositions et mises en scène coloniales que Liauzu appelle Barnum-History ; à l’inverse, au nom d’un certain libéralisme, des interprétations complaisantes du fait colonial ont aussi été diffusées. Il invite à une histoire critique de la question raciale, des sociétés dominées, pistes qu’il continuera d’inventorier et de travailler au cours des deux années suivantes, avant son décès subit.
Au final, un numéro de revue essentiel pour comprendre les controverses historiographiques relatives aux traites ainsi que les tensions entre histoire et mémoires coloniales, et qui aborde à la fois première et deuxième colonisation, souvent artificiellement distinguées.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 27, 2009 : Pensée coloniale 1900, p. 199-201.
Auteur(s) : DE SUREMAIN (Marie-Albane)
Titre : « Traites, esclavage. La trace et l’histoire », : dossier de la Revue d’histoire moderne et contemporaine, 52, 4 bis, suppl. 2005
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article163

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