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Georges Sorel, Etudes sur Vico et autres textes, Anne-Sophie Menasseyre (ed.)Georges Sorel, Etudes sur Vico et autres textes, Anne-Sophie Menasseyre (ed.)

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Georges Sorel, Etudes sur Vico et autres textes, Anne-Sophie Menasseyre (ed.),
Paris, Honoré Champion, 2007

GIANINAZZI (Willy)

Limitez-vous à lire les Réflexions sur la violence et négligez l’« Étude sur Vico » : vous ne comprendrez pas grand-chose aux lignes direc-trices qui meuvent la pensée sorélienne. Cette grande étude, donnée en 1896 à la revue marxiste le Devenir social, est fondatrice au sens qu’elle renferme les réflexions et les thèmes que Sorel mûrira par la suite. Sa publication pour la première fois en ouvrage est donc bienvenue. Il est aussi heureux qu’elle soit accompagnée d’un article inédit en français paru dans les Sozialistische Monatshefte en 1898 où Sorel résume « Ce qu’on peut apprendre de Vico », et par d’utiles annexes composées d’extraits de textes de Marx, Lafargue et Sorel concernant le penseur italien. L’ensemble est éclairé par une substantielle introduction d’Anne-Sophie Menasseyre, philosophe qui a l’immense avantage de connaître aussi bien Sorel que Vico.

De cette dense présentation, il ressort que Sorel a utilisé Vico d’une manière subtile pour mettre à l’épreuve les schèmes du matérialisme historique qu’il entendait faire jouer, avec Marx, tantôt contre l’idéalisme de Jean Jaurès tantôt contre le déterminisme de Paul Lafargue – la lettre à Joachim Gasquet que nous publions ici même (p. 158), datée de 1901, confirme cependant une préférence pour Lafargue. Ayant en vue la fameuse formule attribuée par Marx à Giambattista Vico – « l’histoire de l’homme se distingue de l’histoire de la nature en ce que nous avons fait celle-là et non celle-ci » –, Sorel décela dans La science nouvelle, qu’il lut dans la version abrégée de Michelet rééditée en 1894, une loi « idéogénétique » selon laquelle les idées ont une origine empirique : elles naissent de la pratique concrète des hommes qui elle-même est en rapport avec le mode d’organisation spécifique à chaque époque et à chaque société. D’où l’importance d’une histoire de la technologie, que Marx appelait de ses vœux, comme fondement interprétatif du matérialisme historique.

Mais Sorel a bien vu que pour Vico le « faire » est moins un acte matériel et productif qu’une création de l’esprit étayée par le savoir du peuple. Cette « sagesse poétique », mise au jour par celui que Sorel considère comme l’anti-Descartes, inaugure une psychologie sociale qui entretient une relation nécessaire avec les conditions concrètes du développement matériel, mais qui a aussi ses propres lois d’enchaînement. Ces dernières sont des « suites » qui vont de l’émotion et de l’imagination à la raison, et que vient compliquer la possibilité de « recommencements ». Ce schéma abstrait, déduit de la philosophie idéaliste de Vico mais aussi de l’évolutionnisme psychologique de Théodule Ribot, était appliqué par Sorel à l’expérience psychologique vécue non pas tant par les sociétés ou les nations, comme le postulait Vico, que par les groupes sociaux engagés dans l’action collective. Il prend tout son sens à nos yeux lorsqu’on le conçoit comme une alternance d’enchan-tements et de désenchantements.

En reformulant la philosophie de l’histoire vichienne pour l’opposer au macro-linéarisme de celle hégéliano-marxiste, Sorel évitait de cantonner la phase enchantée que régit la « logique de l’imagination » à une période primitive du développement humain. Il préparait ainsi le terrain à une future prise en compte des vertus créatrices que cette logique non rationnelle (mais non irrationnelle) manifestera sous les traits du mythe social. Anne-Sophie Menasseyre estime qu’à partir de 1898, date à laquelle il entame sa réflexion révisionniste, Sorel s’est appuyé sur Vico pour renverser le matérialisme historique.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 26, 2008 : Puissance et impuissance de la critique, p. 176-177.
Auteur(s) : GIANINAZZI (Willy)
Titre : Georges Sorel, Etudes sur Vico et autres textes, Anne-Sophie Menasseyre (ed.), : Paris, Honoré Champion, 2007
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article148

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