Revue d’histoire intellectuelle

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André Burguière, L’École des Annales, Une histoire intellectuelle

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

André Burguière, L’École des Annales, Une histoire intellectuelle, Paris, O. Jacob, 2006
Ulrich Rauff, Marc Bloch. Un historien au XXe siècle, Paris, Ed. de la MSH, 2005
Annette Becker, Étienne Bloch, Marc Bloch. L’Histoire, la guerre, la résistance, Paris, Gallimard, 2006

DAGAN (Yaël)

Pourquoi donc Marc Bloch fascine-t-il tant les chercheurs, les biographes, les lecteurs ? Pourquoi est-il l’historien français du XXe siècle le plus étudié, en France et dans le monde entier ? Est-ce l’historien médiéviste qui séduit, grâce à ses ouvrages devenus références, si novateurs, si stimulants encore aujourd’hui, rédigés dans un français limpide, transpirant l’honnêteté intellectuelle et une curiosité sans bornes ? Est-ce le grand professeur, cofondateur de l’École des Annales et acteur incontournable du renouveau historiographique majeur du siècle ? Où est-ce plutôt l’homme qui fascine, soldat lors des deux guerres mondiales et, de notoriété, héros de la résistance, fusillé par les Allemands en 1944 ?

Trois ouvrages publiés récemment traitent de ces aspects de façon fort différente. Un point commun à tous est une approche originale, défiant les normes habituelles de l’écriture historique. Le plus original des trois est sans doute celui d’Ulrich Rauff, publié en allemand en 1995. Sa méthode se place aux antipodes de la biographie traditionnelle et même de l’histoire intellectuelle, négligeant l’ordre chronologique et privilégiant la personnalité de l’historien et le côté irréductible de sa pensée, aux dépens des influences, des filiations, du cheminement par lesquels cette pensée s’est construite. Une méthode parfois inconfortable quand elle conduit à légitimer l’anachronisme et le romantisme d’une « personnalité profonde », mais que l’on admet volontiers dans le cas d’une biographie intellectuelle qui considère la personnalité comme produit d’une expérience fondatrice. Dans la vie de Bloch, soutient Rauff, ce statut appartient à l’affaire Dreyfus dans un premier temps, à la Grande Guerre par la suite.

Il est vrai que, vu son jeune âge, le premier événement fut vécu par procuration. Mais il en découla néanmoins une éthique professionnelle inséparable d’un regard moral sur la société, à laquelle il restera fidèle jusqu’à son dernier souffle. La vocation du savant, historien de surcroît, est de chercher la vérité, d’aspirer à la justice, vision ancrée dans la filiation des Lumières. La Grande Guerre lui inspira en revanche les plus profondes de ses conceptions historiennes, en premier lieu celle des mentalités, élément souligné notamment par André Burguière dans son livre consacré à l’histoire de l’école des Annales (qui ne se limite pas au cas de Bloch, mais où ce dernier reste la figure centrale). Annette Becker, pour sa part, considère le grand médiéviste comme un pur produit du patriotisme républicain et qui fut porté par cette génération issue du judaïsme français, avant d’être trempée de son expérience de guerre. Cette dernière est déterminante aussi pour son engagement dans la résistance, influence perceptible dans L’étrange défaite, ouvrage écrit sous la colère, avec pour toile de fond la débâcle. Bloch résistant en 1942 est sans aucun doute la prolongation du soldat qu’il fut en 1914-1918. Si cette continuité est problématique aujourd’hui – les deux guerres représentant autant de points de rupture que de continuité –, il est indéniable que pour lui ces deux tragédies constituaient une même entité, appelant une même légitimité morale au caractère irréfutable. Aussi a-t-il toujours été allergique au pacifisme intégral du philosophe Alain, tout en exprimant son anti-fascisme dès la première heure. Son patriotisme aux accents guerriers a quelque chose de rebutant pour la sensibilité actuelle, dérangeant pour le moins, particularité brillamment relevée par Annette Becker comme par Stéphane Audouin-Rouzeau. Il est d’autant plus étonnant de constater que cette mobilisation patriotique ne l’a pas privé de clairvoyance dans ses travaux d’historien. Dans « Réflexion d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », entrepris à peine les combats terminés, il évite tous les écueils idéologiques qui empêchent la grande majorité de ses semblables à produire des textes ne constituant pas une simple propagande.

Autre regard original commun aux trois auteurs est ce qualificatif de penseur politique qui lui est attribué. Pour ceux qui connaissent son combat, avec Lucien Febvre, contre l’histoire événementielle de l’école positiviste, cette idée peut paraître étrange. Mais la thèse de Rauff est convaincante, qui s’appuie sur une soif de justice sous-tendant l’intégralité de l’œuvre de Bloch, représentée par les images du juge d’instruction et du roi Salomon. Cette thèse est étayée également par Burguière qui voit en lui un disciple attentif de Fustel de Coulanges dans La Cité antique et un inspirateur du Michel Foucault de l’Histoire de la folie : « Il s’agit de montrer que nos sociétés sont traversées de part en part et imprégnées au plus profond d’elles-mêmes par des rapports de pouvoir et par l’effort des hommes pour modifier ces rapports. »


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 26, 2008 : Puissance et impuissance de la critique, p. 171-173.
Auteur(s) : DAGAN (Yaël)
Titre : André Burguière, L’École des Annales, Une histoire intellectuelle, Paris, O. Jacob, 2006
Ulrich Rauff, Marc Bloch. Un historien au XXe siècle, Paris, Ed. de la MSH, 2005 : Annette Becker, Étienne Bloch, Marc Bloch. L’Histoire, la guerre, la résistance, Paris, Gallimard, 2006
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article145

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