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Gilles Candar, Jean Longuet, 1876-1938. Un internationaliste à l’épreuve de l’histoire,

vendredi 25 septembre 2015

Lectures

Gilles Candar, Jean Longuet, 1876-1938. Un internationaliste à l’épreuve de l’histoire,
Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007

MERIGGI (Maria Grazia)

Issue d’une thèse, cette biographie de Jean Longuet est écrite par le même auteur qui a rédigé naguère la notice du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français de Jean Maitron. Cette longue fidélité donne de l’épaisseur à cet ouvrage dont la lecture est passionnante. Il ne s’agit en rien d’une biographie traditionnelle, mais les traits biographiques de ce fils de communard qui devient le petit-fils de Karl Marx ne pouvaient être absents. En détaillant sa vie, Gilles Candar étudie les réseaux au travers desquels Jean Longuet devient un agent de l’action collective : il reconstruit les rapports complexes et non univoques entre les organisations de masse du mouvement socialiste, la nébuleuse du réformisme par en haut du Musée social, la tradition républicaine, etc. Il parcourt ainsi toute l’évolution du socialisme français.

On voit que Jean Longuet gère l’héritage théorique de Marx dans le sens d’une ouverture constante vers la modernité démocratique. Il a bien interprété son rôle de dirigeant politique doué de compétences intellectuelles et nourri d’une vaste connaissance des partis et des dirigeants socialistes européens – Gilles Candar y insiste. Longuet a aussi pratiqué une sorte de « politique des comptes rendus » à travers laquelle il approfondit la critique, mais aussi la connaissance du solidarisme de Léon Bourgeois, des congrès ouvriers français, des expériences socia-listes étrangères à la tradition française, comme celle du travaillisme. Candar réserve en outre une attention particulière à la politique agraire des socialistes.

Les rapports de Longuet et de ses amis politiques avec le monde syndical ne sont qu’en arrière-plan. Ce n’est pas une faiblesse de l’étude, mais une difficulté constitutive des rapports entre parti et syndicats en France. Les théoriciens et les historiens de l’« action directe » ont souvent figé cette opposition, bien plus nuancée aux yeux de ceux qui analysent la législation sociale, l’usage du contrat collectif, les comportements parfois contradictoires des travailleurs organisés et des militants. En suivant cette seconde voie, Candar montre comment il a su assimiler les analyses de Madeleine Rebérioux autour d’un réformisme pris en tenaille entre le ministérialisme et le syndicalisme révolutionnaire, le conflit et l’intégration sociale.

Cette complexité de Jean Longuet apparaît nettement dans la période où il a joué un rôle de premier plan, après 1914. Gilles Candar nous décrit l’action d’une personnalité qui a adhéré à l’Union sacrée, mais qui a su prendre en compte les aspirations nouvelles et les colères créées par la guerre et qui, de la sorte, a tenté de préserver l’unité socialiste. Avant la guerre – l’exemple est significatif –, Albert Thomas a soutenu un réformisme socialiste de tradition française et Longuet a pu apparaître comme l’homme des relations avec le SPD, mais après la guerre le même Thomas, qui s’engage au BIT pour la réadmission rapide des organisations ouvrières appartenant aux pays vaincus, est très apprécié par Longuet qui s’intéresse au dialogue avec cette partie de la gauche socialiste allemande préservée des compromissions avec les fossoyeurs de la révolution en Allemagne.

Homme de l’unité des socialismes, Longuet ne devient pas, après 1920, le leader d’un courant de la SFIO. Il partage ses centres d’intérêt entre l’ouverture sur les autres socialismes et sur le monde, et son activité de maire à Châtenay-Malabry. Depuis une vingtaine d’années des chercheurs italiens [1] ont analysé l’importance du socialisme municipal français qui a façonné, dans les allées et venues des migrations, un modèle qui a inspiré les pratiques politiques des socialistes et surtout des communistes italiens. D’où l’intérêt spécial de ce Longuet internationaliste et administrateur local pour la lectrice italienne que je suis.

Quant au Longuet des années trente, toujours à l’écart des luttes de tendance, il ne cesse de garder un œil attentif aux expériences internationales : les premières ébauches du modèle réformateur de la social-démocratie scandinave, le planisme envers lequel il reste distant, l’Espagne républicaine vis-à-vis de laquelle il critique la politique de non-intervention du Front populaire en vertu d’une connaissance et d’une anticipation très lucide des caractères terriblement nouveaux du fascisme hitlérien. Longuet meurt subitement en 1938, à la veille des accords de Munich.

Avec ce livre, Gilles Candar a montré comment des hommes ont pu incarner « un moment de la conscience humaine » – selon une formule de Longuet lui-même (p. 330) – et façonner à leur manière des mouvements collectifs qui nourrissaient l’espoir d’un socialisme de progrès au milieu d’une époque faite de fer et de feu.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 26, 2008 : Puissance et impuissance de la critique, p. 168-169.
Auteur(s) : MERIGGI (Maria Grazia)
Titre : Gilles Candar, Jean Longuet, 1876-1938. Un internationaliste à l’épreuve de l’histoire, : Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article143


[1Voir, en particulier Patrizia Dogliani, Un laboratorio di socialismo municipale. La Francia, 1870-1920, Milan, Franco Angeli, 1992.

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