Revue d’histoire intellectuelle

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Avant-propos JULLIARD (Jacques)

lundi 21 septembre 2015

Voici donc le numéro 2 des Cahiers Georges Sorel. Publication annuelle plutôt que bulletin périodique, Ces Cahiers ont l’ambition de présenter chaque fois un ensemble d’études pouvant être lues indépendamment de celles qui ont précédé. En outre, nous avons posé en principe que chaque livraison devait pouvoir financer la suivante : seule solution compatible avec la modestie de nos moyens. C’est pourquoi l’avenir de cette publication dépend entièrement de la fidélité de ses lecteurs et de leurs efforts pour en élargir le cercle.

On trouvera de nouveau dans ce numéro 2 des inédits de Sorel. Signalons l’intérêt particulier de la lettre de 1872 présentée par Pierre Andreu, qui remet en cause une idée reçue : celle d’un George Sorel monarchiste à ses débuts, et tout à fait étranger aux questions économiques et sociales. On verra qu’il n’en est rien. L’article inédit, présenté par Jean-Louis Panné, nous révèle, lui, un Sorel historien du mouvement ouvrier français, critique sévère de l’étude consacrée par le jeune Léon Blum aux « Congrès ouvriers ».

Plus que jamais, nous avons le souci de replacer Sorel dans le mouvement des idées de son temps, et d’apprécier son influence. L’étude de Chryssoula Kambas sur Walter Benjamin correspond à ce souci.

Enfin, l’article de Shlomo Sand correspondait au besoin urgent de faire le point sur une question controversée, mais jusqu’ici mal étudiée : l’antisémitisme de Sorel. Le pamphlet de Bernard-Henry Lévy L’idéologie française, puis l’étude de Zeev Sternhell Ni droite ni gauche ont abordé avec passion ce problème. Le travail de Shlomo Sand, parce qu’il ne procède d’aucun a priori, et parce qu’il présente toutes les pièces du dossier, permettra sans doute à chacun d’en juger en toute objectivité.

Oui, Sorel a été personnellement antisémite à partir de 1908 environ, comme en témoigne en particulier sa correspondance et quelques traits soigneusement relevés par S. Sand à traver son œuvre. Non, cet antisémitisme n’a pas joué un rôle important dans cette œuvre. Non, Sorel n’est pas raciste au sens biologique du terme. On peut même dire qu’il a horreur du racisme. Peu d’écrivains socialistes ont consacré tant d’attention bienveillante au peuple juif à travers l’histoire. De ce point de vue, sa position se rapproche de celle de Renan, qu’il a étudiée et auquel il a consacré un livre. Alors, pourquoi cet antisémitisme « vulgaire » à la fin de sa vie ? Essentiellement, en réaction au dreyfusisme triomphant. Sorel qui a mené le combat en faveur du Juif opprimé n’a pas supporté la dégradation de la mystique dreyfusienne en politique dreyfusarde. Quand il dénonce les Juifs, c’est essentiellement aux intellectuels de gauche qu’il en a. Assimilation abusive, dangereuse, dégradation polémique, cela va sans dire. Mais à aucun moment il n’a hurlé avec les loups – je veux dire avec les antisémites politiciens. Bien au contraire.

L’antisémitisme de Sorel, comme celui de Marx, de Fourier et des fouriéristes, ou encore de Proudhon est essentiellement de nature culturelle. Cela ne l’excuse pas. Mais cela n’autorise en aucun cas à l’identifier à l’antisémitisme professionnel de l’extrême droite, dont les bases sont souvent biologiques, et dont l’objet est essentiellement répressif, pour ne pas dire massacreur. L’opération intellectuelle en cours, qui tend à faire porter également à l’extrême gauche socialiste et à l’extrême droite raciste le fardeau moral de l’antisémitisme, à la lueur des brasiers nazis, n’est pas que politiquement suspecte ; elle est historiquement inacceptable. En tous cas, chacun désormais pourra en juger sur pièces.

Terminons par quelques nouvelles.

Les Actes du Colloque Georges Sorel en son temps tenu à l’Ecole normale supérieure les 13-16 mai 1982 sont désormais prêts et paraîtront aux éditions du Seuil en novembre 1985.

[...]

Soulignons enfin le renouveau d’intérêt pour le carrefour intellectuel que représente Sorel au tournant du siècle. C’est ainsi que les Cahiers de l’Herne publieront à la fin de 1985, sous la direction de Michel Charzat, un volume d’études consacrées à Sorel.


Cet article a été publié dans Mil neuf cent, n° 2, 1984 : Varia, p. 3-4.
Auteur(s) : JULLIARD (Jacques)
Titre : Avant-propos
Pour citer cet article : http://www.revue1900.org/spip.php?article13
(consulté le 21-09-2015)

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